Affirmanti incumbit probatio. Que ce soit en Droit ou en rhétorique, la « preuve » entretient un rapport très étroit avec les notions de vérité et de connaissance. Elle est un fait, un témoignage, un argument qui permet d’établir la vérité ou la réfuter. Cette réalité, une fois constatée et vérifiée, tombe dans le domaine de la connaissance. La notion de « preuve » est abordée par les chercheurs interviewés pour discuter de la valeur et de la fonction de l’image au sein du discours scientifique. A travers cette réflexion, sa valeur historique, archéologique et culturelle sera également évoquée. Si, pour certains interviewés, la force probante de l’image peut être admise sous certaines conditions, les autres opposent les limites de l’image antique et les risques liés à son interprétation.

Pour comprendre quelle est la valeur de l’image dans le discours scientifique, les chercheurs interviewés s’intéressent dans leurs réponses à la place de l’image parmi les autres sources existantes, aux rapports entre l’image et le discours scientifique, et enfin aux risques liés à l’interprétation de l’image antique.

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1.1. La nécessaire complémentarité de l’image avec les autres sources

Pour les chercheurs interviewés, l’image peut avoir valeur de preuve à condition de comprendre la place de l’image vis-à-vis des autres sources historiques existantes. Si pour Gilles Sauron, les images sont une source équivalente au texte, la complémentarité de celle-ci avec les autres sources disponibles est un élément de réponse qui est récurrent chez de nombreux chercheurs interviewés. En effet, selon Luca Cerchiai, Ida Baldassarre, Pascale Linant de Bellefonds ou encore Angela Pontrandolfo, pour que l’image vaille preuve, elle doit être confrontée et additionnée aux autres sources littéraires, épigraphiques, archéologiques disponibles. Et si Irene Bragantini admet la difficulté à prendre en compte les spécificités propres aux différentes disciplines, elle ne nie pas le bénéfice d’une discussion avec des spécialistes pour nourrir son argumentation. C’est une position que partagent également Marie-Christine Villanueva-Puig et John Boardman, même si ce dernier reconnaît que l’image peut parfois être un argument plus fort que le texte. À ce titre, Pascale Linant de Bellefonds ajoute que la confrontation entre le texte et l’image ne doit pas être systématique en ce que les deux sources ont leur langage propre.

1.2. L’importance du contexte culturel

L’importance du contexte culturel est soulevée à plusieurs reprises par les chercheurs. Ainsi, selon eux, une image peut avoir la valeur d’une preuve dès lors qu’on a une bonne connaissance du contexte culturel et historique dans lequel elle a été construite. C’est ce qu’expliquent plusieurs chercheurs dont Angela Pontrandolfo – qui adopte une approche culturelle des images –, John North ou encore Gilles Sauron. Pour Luca Cerchiai, les images servent notamment à reconstituer un système culturel qui donnent leur force aux images.

1.3. Une culture de la méfiance à l’égard des sources visuelles

La méfiance à l’égard des images pourrait être liée à la culture dans laquelle on évolue. Pour Renaud Robert, cette défiance est propre à la culture française qu’il juge peu visuelle et très académique. Jas Elsner, quant à lui, rattache ce phénomène au monde universitaire qui doit, selon lui, s’appuyer sur un discours textuel et verbal pour être académique.

2.1. L’usage de l’image dans le discours, support du discours ou illustration ?

La force démonstrative de l’image procède de la place que celle-ci occupe dans le discours et de la fonction qui lui est donnée. Renaud Robert explique ainsi que lorsque le discours prend l’image pour point de départ à son argumentation, alors elle peut faire office de preuve. En revanche, si l’image est utilisée dans un discours qui n’a pas pour objet l’étude de l’image, alors celle-ci devient une simple illustration du discours, et perd sa force démonstrative. À ce titre, de nombreux chercheurs condamnent l’usage exclusivement illustratif de l’image, à l’instar de Jas Elsner, Mary Beard ou Luca Cerchiai. Et si John North considère que le point de départ du discours doit être une problématique que les images viendront appuyer ou réfuter, John Boardman, quant à lui, estime que l’idée que l’on souhaite démontrer doit pouvoir être prouvée par l’image pour que celle-ci constitue un argument solide, et rappelle que ce n’est pas toujours le cas.

2.2. L’analyse de l’image comme preuve

Irene Bragantini et Renaud Robert expliquent que ce n’est pas l’image en soi qui a valeur de preuve mais l’analyse qu’on en fait, et la construction du raisonnement dans lequel l’image est intégrée.

2.3. L’image peut rarement exprimer un discours à elle-seule

Selon les auteurs, l’image peut rarement exprimer un discours à elle-seule. C’est pourquoi certains d’entre eux rappellent qu’il est nécessaire d’être prudent à l’égard du discours qui accompagne l’image. D’une part, Jas Elsner révèle que si celle-ci n’est pas expliquée, le lecteur ne sera pas en mesure de comprendre tout ce que l’image ne peut exprimer à sa seule vision. C’est une position que partage avec lui Pascale Linant de Bellefonds. Mais d’autre part, il rappelle que le discours qui accompagne l’image peut influencer le lecteur dans sa compréhension et modifier son rapport à elle, si bien qu’un auteur peut faire dire ce qu’il souhaite à une image. Pour Paolo Moreno, en revanche, il est possible de construire un discours à partir d’une association d’images uniquement. C’est ce qu’il a fait avec son ouvrage Immagini come storia (2004) dans lequel les images suivent un fil historique qui traduit les âges de la vie d’Alexandre le Grand. Il ajoute néanmoins que pour y arriver, les images doivent être en mesure de parler d’elles-mêmes.

3.1. La question de l’interprétation de l’image

La question de la preuve par l’image soulève, pour de nombreux chercheurs, le problème de l’interprétation, qui passe nécessairement par le discours écrit selon Luca Giuliani. Si John Boardman et Renaud Robert abordent la nécessaire prise en compte des différents niveaux de lecture de l’image et de ses spécificités, Jas Elsner, lui, considère que la nature même de l’image ne permet pas d’établir la valeur académique du discours qu’elle fonde. Enfin, Renaud Robert explique pourquoi un historien de l’antiquité doit être plus prudent qu’un historien d’époques postérieures face à l’interprétation des sources. Il met également en garde contre les vices d’une interprétation trop rapide des informations que l’image fournit.

3.2. La question de la matérialité de l’image

Enfin, la question de la matérialité de l’image est elle aussi abordée par les chercheurs en ce qu’elle révèle les limites de l’image reproduite et remet en question la pertinence de son usage au sein d’une démonstration. Selon eux, l’image ne peut pas fonctionner comme une preuve irréfutable de la vérité, dans la mesure où elle ne peut pas toujours se substituer à la réalité. François Lissarrague met ainsi en garde contre les risques liés à l’image photographique. Martine Denoyelle le rejoint en ce sens en évoquant l’exemple du Cratère des Niobides et explique que pour étudier un objet, il est nécessaire de le voir dans sa matérialité. Une reproduction photographique ne saurait être aussi exhaustive et précise que l’objet étudié lui-même. John Boardman, dans son interview, reprend cet exemple.

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