Au XXe siècle, la « Révolution numérique » entraina des mutations durables dans le quotidien. L’évolution des technologies fut particulièrement riche à la fin du siècle : les années 1980 virent le début de l’ordinateur personnel et la décennie suivante connue l’explosion d’internet. Aujourd’hui encore l’informatique se perfectionne et amène toujours plus de possibilités.
Les historiens de l’art et chercheurs ont eux aussi été impactés par l’accès à ces nouveaux outils. Dans ces interviews des années 2000 et 2010, le numérique est évoqué principalement au travers de questions sur les bases de données ou la possibilité d’intervention informatique sur l’image.
L’utilisation des bases de données s’est démocratisée par le développement des technologies numériques. Elles peuvent être un outil riche et puissant capable de gérer un grand nombre d’informations et d’images. La plupart des chercheurs en font usage en leur reconnaissant une grande utilité qui aidera la recherche de demain. (Voir la notice « base de données », dans wikimage)
« J’ai l’expérience de bases de données informatisées. Je suis convaincu de leur utilité. » 2.1.4
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je pense que les bases de données d’images de grande qualité, c’est l’avenir. […] Je pense que c’est magnifique, comme par exemple la base Atlas du Louvre. » 2.1.4
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« J'utilise beaucoup les bases de données des musées. On sent que derrière, il y a un travail scientifique, ce n'est pas seulement de la documentation. J'utilise beaucoup ces bases de données et les bases de données bibliographiques. » 2.1.4
« Comme banque d’images informatisées, j’utilise celle d’Oxford, c’est très bien. » 2.1.4
Paolo Moreno March 2010
Question : « Cosa pensa delle banche dati di immagini numeriche? Ne ha un’esperienza diretta? »
« Quelli ovviamente sono lo strumento successivo che ormai è fondamentale. » 2.1.3
Comme les bases de données, les logiciels de modification d’image se sont développés et perfectionnés. Selon certains chercheurs, comme François Lissarrague et Gilles Sauron, le recours à ces outils sert la démonstration. La manipulation facilite la pédagogie et la compréhension du propos. Jas Elsner ajoute que les images sont ainsi plus facilement lisibles et de meilleure qualité pour le lecteur. Plusieurs chercheurs utilisent Photoshop© et reconnaissent ses qualités. Renaud Robert, Marie-Christine Villanueva-Puig et Pascale Linant de Bellefonds mettent en avant la possibilité par le numérique et ses outils d’observer davantage d’éléments qui échappent à l’œil nu.
François Lissarrague November 2002
« Ludi Chazalon est arrivée à faire apparaître des choses par un traitement informatique des images. Il est vrai que c'est un bon outil, c'est une sorte de super dessin. Tous les rehauts blancs sont effacés, elle les restitue et ça devient absolument démonstratif. » 2.2.2
« [J’interviens souvent sur l’image par des moyens informatiques]. Par exemple, en supprimant une partie de l'image pour faire ressortir un personnage. À mon avis tout est bon pour faire comprendre. » 2.2.2
Jas Elsner December 2002
« [I would modify an image with digital tools]. If necessary to make it clear. For example, recently, I had to use a 19th c. photograph […] which had a sunburn in the middle and was very bad in its definition. And I did in fact spend time modifying it in photoshop to make it visible. » 2.3.2
« Bien sûr, [je suis prêt à intervenir sur l’image par moyens informatiques]. Lorsqu’on en est capable, on obtient des choses extraordinaires. […] Récemment j’ai travaillé sur des fragments de peinture et je me suis aperçu que, sur les photographies, on voit des choses que l’on ne voit pas sur le support, à l’œil nu. » 2.2.2
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Pour la céramique, on peut voir [grâce aux outils informatiques] les couches dessous, les repentirs, c’est très intéressant. Cela est très intéressant aussi pour tout ce qui est étude de la main, du style, de la manière. » 2.2.2
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Il m’est arrivé [de modifier une image par des moyens informatiques], mais c'était pour faire ressortir le trait d'un dessin du XIXe siècle. J'ai pu faire ressortir des détails qu'on ne voyait pas à l'œil nu grâce à Photoshop, mais sinon, pour la photographie de l'œuvre elle-même, non. » 2.2.2
« Si je savais intervenir sur l’image par des moyens informatiques je le ferais. Je n’ai pas d’interdit, au contraire. » 2.2.2
Bien que certains des intervenants plébiscitent les logiciels tel que Photoshop©, leur utilisation et le concept « d’intervention sur l’image » sont souvent source de malaise. En effet, avant de répondre à la question, un grand nombre des chercheurs ressentent le besoin de définir par eux-mêmes le terme « intervenir », parfois repris sous la forme « modifier ». Ils fixent ainsi les limites qu’ils acceptent. Si certains sont favorables aux modifications pour la gestion des contrastes et des nuances offrant une meilleure présentation de l’image, d’autres sont plus réticents à transformer l’image.
Ce refus est souvent associé à la peur de compromettre l’authenticité de l’image. John Boardman évoque le fait que le spectateur peut se retrouver dupé devant une image qu’il considère comme la réalité mais qui ne l’est pas à cause des outils numériques qui facilitent selon lui cette tromperie. Pour ces raisons, des chercheurs comme Renaud Robert et Irene Bragantini encouragent l’explication et la justification des manipulations de l’image. Les propos de Martine Denoyelle illustrent bien ce malaise et mettent en avant le débat de l’honnêteté intellectuelle qu’interroge la modification des images. Elle s’autorise à modifier ses images dans le cadre de la pédagogie d’un cours mais le refuse pour une publication scientifique officielle.
François Lissarrague November 2002
« [Je serais prêt à intervenir sur l’image par des moyens informatiques] en même temps, j’hésite. […] Pourquoi pas ? Il y a des moments, où j'ai l'impression qu'on nous propose l'informatique comme la solution à tous les problèmes. C'est sûrement un outil utile, mais ça ne résout pas les problèmes, ça aide à les traiter. » 2.2.2
Jas Elsner December 2002
« [Modify an antique image with digital tools] would depend, because once we are in the world of old photographs, then you have to do anything you can to make the photograph usable. For instance, would I put the arms back on the Venus de Milo? well, I might... Dali did it. To illustrate some point I might. It is hard to believe but it is not unthinkable. » 2.3.2
John Boardman December 2002
« [I wouldn’t modify an image with digital tools] One of the really frightening things about the modern world is that when you look at a photograph in a newspaper or on television, you can never tell whether you’re looking at the real thing or not. And I’ve often thought that there should be some international convention, that if any image has been tampered with, there should be some little mark on the corner of it. […] An interpretation of an object in the drawing is at least obvious to anyone that that’s a drawing. We know that somebody has drawn that, therefore that they could have gotten it wrong. But to interfere with a photograph, anything could happen. » 2.2.2
Question : « Êtes-vous prêt à intervenir au sens plus large, pas uniquement pour zoomer, mais pour détourer par exemple ? »
« Cela dépend. »
Question : « Pour accentuer les contrastes ? »
« Cela est un peu dangereux. C’est une question d’honnêteté de la personne qui publie. La personne qui a vu l’objet doit dire quelles impressions il produit, sachant qu’une impression peut changer en fonction des éclairages, des conditions dans lesquelles on le voit. […] Cela doit correspondre à une certaine démarche : la manipulation et la mise en évidence de quelque chose doit être explicitée dans le travail. » 2.2.2
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
Question : « Dans un souci de compréhension, d’efficacité, de lisibilité des images, est-ce que vous êtes prête à intervenir sur l’image par des moyens informatiques ? »
« Oui, mais pas pour tout ce qui est Photoshop. J’ai essayé et je pense que c’est du bricolage. […] Pour retoucher les images, non. » 2.2.2
Martine Denoyelle April 2010
« Dans un cours, de manière pédagogique, [je suis prête à intervenir sur l’image par des moyens informatiques], dans un article scientifique, peut-être non. Tout ce que je sais faire c'est rogner l'image. Et faire un détail. Je ne sais pas pratiquer Photoshop. Même si je savais, je crois que je ne le ferais pas pour un article scientifique. Je préfère dans ce cas-là laisser à l'état brut l'image. Pour des cours cela m'est arrivé d'entourer, de faire des choses plus démonstratives. » 2.2.2
« […] Ce qu’il ne faut pas, c’est intervenir sur les images, c’est-à-dire fausser ou compléter les images, ou remplacer… » 2.2.2
Paolo Moreno March 2010
« Ritoccare...No, no, photoshop lo faccio, per il contrasto di fondo, per dare maggiore forza al contrasto anche interno all'immagine se il chiaroscuro è debole della foto, della luce, perché si può aggiungere molto facilmente luminosità e contrasto. » 2.3.3
Mary Beard December 2002
« Would I [modify an image with digital tools in order to] make it look better? I’m afraid I might. [...] That would be a lie, but if you mean “enhance it,” “enhance an image,” then we’d say, “Yes.” If you say “modify” then we might be a bit more [opposed]. It depends upon what you think. » 2.2.2
John North December 2002
« Would I fake up evidence by knocking out…? Well that’s the danger. The evidence for life has come to be largely on computers or in one way or another electronic. It can be tampered with. […] So all modern evidence in that sense becomes vulnerable, I mean in a way, it’s always going to be true that old-fashioned photographs are going to be better evidence, because you know they haven’t been tampered with. » 2.2.2
Irene Bragantini March 2011
« No, eviterei anch'io di sottolineare i particolari, a meno di non farlo con un trattamento particolare, cioè se tu ci metti sopra una cosa segnata e si capisce che è un'aggiunta... […] L'importante è che uno sappia quello che è stato fatto, ecco, che non possa essere tratto in errore dal trattamento dell'immagine. » 2.3.3
Dans leur interview, les chercheurs affirment l’importance des outils numériques qui se développent. Cependant, ils mettent en garde contre les pièges que ces outils créent malgré eux. Les accès aux informations et aux images facilités par le numérique ne sont pas des solutions auxquelles il faut recourir aveuglément. Comme l’affirme François Lissarrague, les banques d’images ne peuvent pas se substituer à la recherche. Il y a la nécessité de prendre du recul sur ce qui est présenté. De plus, Martine Denoyelle met en avant que ces facilités de recherche ne fonctionnent pas dans tous les cas : l’analyse du style est toujours liée à l’observation directe de l’objet. À cause du numérique, le contact à la matérialité réelle de l’objet est facilement perdu. Pourtant, pour beaucoup des intervenants, il s’agit d’une partie de la recherche qu’il ne faut pas omettre. Comme le souligne Mary Beard et John North, sans déplacements pour voir les œuvres, il y a également le danger de perdre leur contexte.
François Lissarrague November 2002
« […] Je pense que les banques de données ne servent pas à remplacer la recherche. […] L'idée pour la base d'Oxford est vraiment d'avoir donné des descriptions qui sont juste des indications ; il y a parfois des erreurs mais ce n'est pas grave parce que ça laisse du travail aux chercheurs à venir. Il faut donner accès au matériel, puis les gens vérifieront. » 2.1.4
« [Les bases de données] c’est beaucoup, mais cela n’est pas forcément tout. Il peut y avoir vingt-cinq choses qui ne sont pas très représentatives et ne pas y avoir la chose essentielle sur le thème. En les maniant, il faut savoir qu’il ne faut pas les prendre comme une photographie du corpus dans sa réalité exhaustive. » 2.1.4
Martine Denoyelle April 2010
« Je travaille sur le visuel, sur les images elles-mêmes, je ne travaille pas sur une recherche de texte, d'index. Je ne peux pas faire un appel [dans une base de données à] la forme du nez ou les plis du manteau… » 2.1.3
« [Les étudiants actuels avec les outils numériques] perdent le contact avec la réalité matérielle de la recherche, d'une bibliothèque, d'une œuvre, et d'eux-mêmes parce que...quand on a chaud dans une réserve et qu'on transpire... Donc fondamentalement, le sens du rapport de leur propre corps aux lieux et aux objets. […] Les lieux deviennent beaucoup moins importants, l’esprit des lieux et l’imprévu des lieux. » 2.1.3
Paul Cartledge December 2002
« All these digital images are two-dimensional, so again it’s just a convenience, so that you know what exists, and you can call up quickly comparisons, but there is no substitute for actually looking or handling. » 2.1.4
Mary Beard December 2002
« Digital image databases where you could presumably push in “Bacchus” and watch it on your screen is a bit like looking up all the references to Fercula in the whole of Latin literature, and they could all come up on your screen. And what it would mean is that you would never think about the context, so you could present these images or these texts to yourself in a snippet, decontextualized, but it’s not how you actually want to work. » 2.1.4
John North December 2002
« Let’s pretend for the sake of that that everything becomes accessible – then presumably the case for anybody going anywhere and looking at anything in its context, or the context where it’s found or anything, disappears. […] I can’t help but feeling that there is enormous value in actually having to go to a particular place and look at things. » 2.1.4
Le numérique a permis d’accélérer le temps de recherche par la simplicité et la rapidité d’accès aux informations. Les outils développés peuvent permettre d’aller plus loin dans l’analyse, ils amènent de nouveaux liens et questionnements entrainant une recherche plus riche et dynamique, comme le souligne Martine Denoyelle. Certains chercheurs, comme Pascale Linant de Bellefonds, reconnaissent que l’informatique permet de traiter un grand nombre d’informations qui sont difficilement gérables par papier. De même, Internet permet la publication d’éléments qui auraient difficilement pu être accessibles, comme le signale John Boardman.
John Boardman December 2002
« [I use internet] quite a lot. […] I think this is almost the only value of the internet, quite honestly: as a store of data and information which would be very difficult in a sense to publish in any other way. » 2.1.4
Martine Denoyelle April 2010
« Une interprétation par nature cela se construit depuis le début et il faut en saisir toutes les articulations. Si on parle d'informatique, un jour, dans un monde idéal on aurait numérisé plein de revues et donc il suffirait de cliquer sur un lien pour aller chercher l'article. Qui expose telle interprétation. Et là ce serait encore plus efficace, parce que on aurait le texte en entier. » 2.3.1
« Ce qu'on peut faire grâce à des banques de données, c'est accélérer le temps de la recherche. Donc permettre d'être plus vif. C'est comme les catalogues en ligne des bibliothèques. Avant on allait dans les fichiers papier de la bibliothèque, de la BNF, regarder si le livre était là. Les catalogues en ligne, c'est un progrès immense. […] La photocopie a été la véritable première révolution pour la recherche ; à présent, c’est la numérisation des ouvrages. On est en train d'avoir une accélération, comme on n'a jamais connu, du temps de la recherche. Car on a accès à des documents qu'on ne pouvait pas localiser. […] Les banques de données en iconographie, j'y crois énormément. Parce que si elles sont bien faites, si l'indexation des éléments iconographiques est bien faite, c'est une très grosse accélération de la recherche, du temps de la recherche. » 2.1.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Dans les années 80, nous avons effectué de très nombreuses missions de documentation. Nous étions à la tête d’un nombre de fiches manuelles considérable qui devenaient difficiles à exploiter. Nous avons décidé de nous informatiser. Il y avait assez peu d'informations, pas de description. On indiquait juste le nom des personnages et petit à petit, on a ressenti la nécessité d'aller plus loin dans cette informatisation. […] » 2.1.3
John North December 2002
« You always want close-ups of the things that you are interested in, which a book can never give you because it doesn’t know what you’re going to be interested in. So I think what one wants is as much flexibility in presentation as possible, which is why digital images are going to be such an advantage. » 2.2.1
Ces nouveaux outils amènent une approche de la recherche différente pour les nouvelles générations d’étudiants et de chercheurs. Lorsqu’il est question du numérique, les limites personnelles et le manque de maîtrise des outils reviennent souvent dans les discussions. La plupart des chercheurs confessent qu’elles sont dues à l’âge et au manque d’utilisation, ces outils étant arrivés plus tard dans leurs formations. Certains, comme Martine Denoyelle et Renaud Robert, notent que la nouvelle génération fonctionne différemment. Elle utilise plus facilement et trouve plus efficacement ce qu’elle a besoin sur ces moyens modernes.
Jas Elsner December 2002
« I am no good with computers, really. I am already a dinosaur before my children that are growing up. I don’t really like images on computers. Of course they seem to be fantastically useful, there is no doubt about this, perhaps for somebody else. » 2.1.3
« J’ai l’expérience de bases de données informatisées. Je suis convaincu de leur utilité. Mais je me heurte à mes propres incapacités. Premièrement, je suis d’une génération qui est né après l’ordinateur, donc je m’y suis mis tardivement et mal. Deuxièmement, […] je maîtrise mal l’outil, donc je l’utilise mal et je ne l’utilise pas assez à la différence de la jeune génération, qui trouve tout ce qu’elle veut sur internet. […] Autant feuilleter un livre m’est facile car j’ai toujours appris à le faire, autant chercher sur internet, au bout d’un certain temps, m’agace. » 2.1.4
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je ne pense pas que le numérique puisse remplacer totalement le papier. Je suis « une femme de papier », j’aime bien mettre côte à côte des planches, comparer des choses, revenir en arrière. Un écran ne me suffit pas. » 2.1.4
Martine Denoyelle April 2010
« [Les étudiants actuels] ne pratiqueront plus la recherche comme nous. C'est tout à fait clair. Ils vont avoir une grande agilité à aller sur internet et à arriver à trouver des portails ou des sites dans lesquels ils vont... mais ils développent cette aptitude, c'est une pratique qui est courante, quotidienne. » 2.1.3
Paul Cartledge December 2002
« There’s been a huge change thanks to technology, and particular digital, much more frequently now in schools and all the way up, where people use images as a way into an ancient society, not only as illustrations, but as subjects in their own right. So that’s very positive. I think that there’s been a terrific advance I would say since my childhood- that would be a good period of 30 or 40 years of transformation. The downside of things is that people don’t read as much as they used to, because they don’t look at texts and they find it easier to look at images. » 3.1