L’image peut participer à la conception d’un discours, mais encore faut-il savoir l’appréhender.
En 1593, Cesare Ripa (1555-1622) publie un ouvrage nommé Iconologia dans lequel il dresse une liste d’allégories et leur alloue des attributs afin qu'elles puissent être reconnues d'un coup d'œil. C’est ce qu’il nomme « iconologie ». Ripa a alors pour ambition que cet ouvrage serve « aux poètes, peintres et sculpteurs, pour représenter les vertus, les vices, les sentiments et les passions humaines ».
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Cesare Ripa, Iconologia, traduit par Jean Baudoin, édition de 1643
Il faut attendre le XXe siècle pour que l’iconologie acquière une visée humaniste et fasse partie des discours scientifiques. Et c’est par la figure d’Aby Warburg (1866-1929) que l’iconologie devient une science de l’image, en permettant à cette dernière de contribuer à l’histoire culturelle, qu’il s’agisse de la Renaissance ou de la culture des Indiens Hoppi. Warburg ne fait pas de distinction entre « iconologie » et « iconographie », contrairement à son élève, Erwin Panofsky (1892-1968) qui théorisa la méthode initiée par son prédécesseur. D’après E. Panofsky, en effet, l'iconographie vise à expliquer ce que l'œuvre représente, tandis que l’iconologie fournit la clé pour comprendre des situations culturelles ou spirituelles : elle fournit un contexte à l’image. En ce sens, E. Panofsky établit trois niveaux : (1) la description pré-iconographique, (2) l’analyse iconographique et (3) l'interprétation iconologique. Dans cette approche, le rôle des textes est, pour Panofsky, particulièrement important, un aspect qui a pu faire l’objet de critiques.

Erwin Panofsky, Essais d'iconologie, Les thèmes humanistes dans l’art de la Renaissance, Paris, Gallimard, 1967, p. 31.
Malgré une approche parfois contestée ou incomprise, la théorisation du terme « iconologie », réalisée par Panofsky, reste largement acceptée et toujours utilisée.
Comme l’exprime Donna Kurtz, l’iconographie et l’iconologie sont deux méthodes d'analyse étroitement liées, qui peuvent prêter à confusion lorsqu'on essaie de les séparer. Pour certaines des personnalités interrogées, la distinction est souvent ambiguë voire inutile, car elles sont indissociables l’une de l’autre. Cependant, comme l'explique Martine Denoyelle, l’iconologie tend à être plus théorique alors que l’iconographie mobiliserait davantage la pratique de l’image. Bien que les deux approches semblent être en conflit, les chercheurs paraissent toujours s'accorder sur leur complémentarité et leur utilité dans l’appréhension et la compréhension des images. L’iconologie propose une approche quasi sociologique puisqu’elle nous incite à nous renseigner sur le contexte qui accompagne ces images.
Martine Denoyelle April 2010
« Je mettrai l'iconographie du côté de la pratique, de ce qu'on vient de définir. On peut créer une pratique ou une discipline iconographique à partir d'un domaine spécifique étudié, par tout un tas de choses très concrètes : la mise en série, la confrontation, etc. L'iconologie serait du côté de la théorie générale de l'image, qui est quelque chose dans quoi on a à prendre dès lors qu'on élargit un peu. » 3.2.4.
« C’était la distinction de Panofsky. Il dégageait les trois niveaux. En fait, ça peut l’être si on considère que l’iconographie est la description de l’image et que l’iconologie c’est l’interprétation. A l’heure actuelle, on emploie les deux mots, on dit qu’on est iconographe, iconologue. » 3.2.4
Pascale Linant de Bellefonds November 2017
« Très franchement, je trouve que cette distinction est un peu dépassée, et même, ça me choque presque qu’on la fasse. Pour moi, l’iconographie c’est aussi l’iconologie, je ne vois pas bien comment on peut faire de l’iconographie sans iconologie. » 3.2.4
Luca Giuliani December 2010
« È un famoso saggio di Panofsky, ma la parte di quel saggio è un’altra. Non è la distinzione tra iconografia e iconologia, è la distinzione tra quello che succede riprendendo delle immagini antiche, e le trasformazioni. Questa è la parte del saggio veramente fondamentale che apre gli occhi. Quindi la distinzione tra iconografia e iconologia la trovo rozza e inconcludente. La semantica è una cosa più complicata, non è una torta nuziale, le immagini non sono torte nuziali. » 3.4.1
« Uno confluisce nell'altro. Cioè l'iconografia diventa iconologia, e l'interpretazione dell'iconografia è il significato. Quindi, può rimanere anche iconografia. » 3.4.1
Donna Kurtz July 2003
« Question : Are you interested in the distinction between iconography and iconology?
Oh no, it always confuses me. I try to avoid that sort of thing. » 3.2.4.
Mary Beard December 2002
« There is a kind of a language problem here, because, I’m not sure in France, in French, but certainly in English, you can use “iconography” in a very specific, quite narrow sense, of a particular way of reading an image. Or you can use it in a much more general sense about the reading of images, and so you can never be quite certain if something says “are you taking an iconographic approach?” Or whether they mean that in a very specific way, a very narrow way, meaning, “I am taking an iconographic approach and that means that I am not being an iconologist,” or whether it means that you are reading carefully, that you are thinking very carefully about the iconography. » 3.2.4
Il ne semble pas y avoir de codification de l'iconologie. Comme l'explique Martine Denoyelle, l’iconologie peut être une question de sensibilité personnelle, selon la façon dont on l'utilise dans la recherche. C'est pourquoi cette discipline reste encore difficile à définir. En conséquence, de nombreux chercheurs semblent lui accorder peu d'intérêt ou même la rejeter totalement. Dans ce cas, la définition qu’en donne Panofsky est considérée comme dépassée voire anecdotique. Et s'il y a un refus, il s'avère être davantage axé sur le terme. Comme le suggère Gilles Sauron, il n'est pas nécessaire de l'isoler, mais encore faut-il aborder l'analyse de l'image dans son ensemble.
Martine Denoyelle April 2010
« Oui. Cela tient beaucoup à la spécificité du domaine et de la période étudiée. C'est très intimement lié. Cela développe une pratique un peu autodidacte de l'iconographie. Il y a bien une iconographie qui existe. Iconologie, je ne sais pas, mais une pratique de l'iconographie, oui. » 3.2.2
« Non. Ce sont des mots qui ne m’impressionnent pas. Mon approche est très simple : partir du document, revenir toujours au document, à son contexte, c'est-à-dire la composition et autres, s'appuyer uniquement sur ce qui est et ne jamais détruire le singulier par des rapprochements abusifs ou par des condamnations du genre : « C’est une erreur de l’artiste ! ». 3.2.4
Jas Elsner December 2002
« An interesting question! I think Panofsky was a bit of a fraud. I think he was a great critical Art Historian when he was in Germany, and he rightly criticized Riegl, for example. He got to America and realized - I have to be careful - that he could make a big career. And what he did is that he invented something called ‘Iconology’. What iconology is, no one really knows: it is just a name. I have not seen any cogent discussion, and if you look at the first book where it comes up - in Studies in Iconology?- the first time it comes up, he is quite careful. The second time is in his revision of this piece in Meaning in the Visual Arts: there he just uses the term as if it were true. » 3.4.1
« Pour les gens de ma génération, c’est l’époque où en France on a commencé à traduire et à republier Erwin Panofsky. Je me suis senti d’emblée relativement à distance. J’ai lu, en même temps que Panofsky, Aby Warburg et je dois dire que les articles d’Aby Warburg, sur l’art de la Renaissance, m’ont infiniment plus plu. Erwin Panofsky me paraît représentatif des limites de l’iconologie, de l’iconographie stricte. Chez Aby Warburg, à la fin du XIXe siècle, il y avait toute une réflexion dans laquelle était remarquablement imbriquée la réflexion historique, la réflexion que l’on appellerait aujourd’hui « anthropologique », la réflexion d’histoire de l’art. » 1.1.4
« Je me méfie du discours sur l’image qui se réduit au décryptage d’un rébus. À mon avis toute lecture qui est plus générale, me paraît plus intéressante. Mais, que l’on soit dans l’iconographie ou l’iconologie, l’image est analysée comme un signifié. Qui tient plus ou moins compte du signifiant, mais qui est quand même plus ou moins un signifié. Je ne suis pas certain, et encore plus pour l’image que pour le reste, que ce ne soit pas dangereux. On m’a appris qu’il ne fallait pas distinguer l’un avec l’autre, en matière de texte. Mais, je ne suis pas sûr que pour l’image ce ne soit pas encore pire : c’est-à-dire jusqu’à quel point peut-on distinguer les deux et par conséquent jusqu’à quel point peut-on se contenter de regarder l’image simplement comme un système de significations, et, en ce sens superposable aux textes, et n’étant finalement qu’une sorte de discours équivalent. » 3.2.4
Selon Luca Cerchiai, l'iconologie est une approche de l’image qui permet d'établir une neutralité scientifique lors de l'analyse de cette dernière. Elle relève certes d’une « psychologie individuelle », mais elle demeure neutre puisqu’elle est cadrée par des règles arbitraires de communication. Cela apporte à cette méthode une certaine validité encore précieuse aujourd'hui.
Luca Cerchiai
« Panofsky, soprattutto per Iconografia e iconologia. Introduzione allo studio della storia dell’arte nel Rinascimento dove è descritto con grande chiarezza il metodo, che trovai più ampiamente applicato nei libri di Settis e Gombrich. In particolare, ricordo l’impressione che mi suscitò la lettura del libro di Settis su Giorgione, forse proprio perché il tema consentiva una ricchezza di prospettive di lettura e approfondimenti che difficilmente l’archeologia è in grado di offrire. » 1.1.4
« Mi sembra che la distinzione, ormai classica, elaborata da Panofsky, conservi una sua piena efficacia: da un lato, l’identificazione del soggetto iconografico; dall’altro, l’insieme dei discorsi che si possono produrre attraverso la sua manipolazione. » 3.2.4
« Secondo me è un punto cruciale dell’iconologia perché questa tratta dell’immaginario che, per riprendere una definizione di Vernant, esprime un “arbitrario sociale” e troppe volte siamo costretti a leggere studi, la cui impalcatura resta del tutto sfuggente. […] Nel fatto che nell’iconologia esiste la componente essenziale, già valorizzata da Panofsky, dell’ “intuizione sintetica, condizionata dalla psicologia e dalla Weltanschaung personali”.
Il processo iconologico è anche un esercizio di psicologia individuale e, come tale, fondamentalmente irriproducibile; questo implica un rischio di arbitrarietà incontrollata che è necessario neutralizzare, imponendo il rispetto delle regole della comunicazione. […] Penso che il metodo dovrebbe servire a chiarire quale sia lo statuto dell’immagine e il contributo di chi la legge nell’attuare le sue potenzialità significative. La garanzia per convalidare il valore scientifico della lettura dell’immaginario risiede non tanto nel risultato quanto nell’impalcatura logica su cui si sostiene. Il valore di un risultato non dipende dal grado di ‘verità’ – nozione del tutto critica da un punto di vista scientifico - ma dalla sua soglia di verifica, dalla possibilità di ‘misurarlo’ e descriverlo attraverso parametri non ambigui. » 4.2
L’image est omniprésente dans notre société et elle peut servir à l'histoire. Par conséquent, l'analyse iconologique peut nous fournir la clé pour comprendre le contexte et les coutumes de la culture dans laquelle l'image a été créée. Cette méthode, qui est parfois controversée, est pourtant élevée au rang de science des images. Elle nous donne les outils de compréhension et de lecture concernant les conditions de production des images. Ainsi, François Lissarrague propose une approche différente, celle de l'anthropologie des images. Il mentionne aussi les travaux d'Ernst Gombrich (1909-2001) au XXe siècle, qui s'intéressait peu à l'iconologie, au sens établi par Panofsky. E. Gombrich accordait plus d’importance aux aspects plastiques de l’image et à la perception globale de l'œuvre. Selon lui, l’analyse de l’image ne se limitait pas à expliquer de simples codes ou programmes iconographiques. Alors, l’anthropologie des images, si l’on en croit cette pensée, relève plus d’une méthode qui inciterait à travailler en symbiose à la fois avec l’identification et l’interprétation.
François Lissarrague November 2002
« Si les mots ont du sens, si on veut rester panofskien, bien sûr je vais vers une lecture iconologique, c'est-à-dire la plus large. En même temps, je ne sais pas si on peut dire lecture. […] Plutôt que de parler d'iconologie, je dirais que je fais de l'anthropologie des images. Parce que même Panofsky lui-même à la fin dit qu’on a parfois l'impression que l'iconologie, c'est un peu comme l'astrologie, et que ce n'est donc peut-être pas une bonne formule. Il y a un texte très intéressant de Panofsky, à la fin de Architecture et pensée scolastique, qui s’intitule le problème de la description dans l'interprétation des œuvres d'art. Très bonne question. A la fin duquel il dit, il faut décrire, il ne faut pas tout mélanger, mais décrire c'est déjà interpréter. […] On fait de l'iconologie avant même d'avoir commencé, […] dès qu'on a ouvert les yeux on est déjà dans l'interprétation. Et c'est Gombrich qui montre ça, que le rapport à l'image est sans cesse un va-et-vient, je valide ou non, je vois un quelque chose, c'est n’est pas une échelle, c'est une montre. Enfin je fais des allers et retours entre identifier/interpréter ; il est impossible de cloisonner. […] Pour moi, il faut qu’il y ait un sens. Les choses qui n’ont pas de sens ne m’intéressent pas. L’iconographie c’est comme d’apprendre à lire un texte, à déchiffrer un texte, à apprendre le grec, à apprendre les conjugaisons, à savoir lire le texte, mais si on ne comprend pas ce qui y est dit, si on n’essaie pas de comprendre l’intérêt de ce texte […] Il faut aller jusqu’à l’iconologie, il faut faire de l’iconologie, c’est ce qu’on essaie de faire. Même un corpus vasorum doit faire de l’iconologie, c’est un premier stade l’iconographie. » 3.2.4