Hapax, nom masculin emprunté au grec ancien apax, une seule fois, legomenon, participe présent passif du verbe dire, qui signifie « dit une seule fois », est un terme de linguistique. On entend par hapax un vocable n'ayant qu'une seule occurrence dans un corpus donné. Il renvoie à la notion d'unicum voire de néologisme.
C'est en 1909 que le Larousse pour tous l'intégra parmi ses entrées. En 1922, ce même dictionnaire a renoncé à l'expression hapax legomenon au profit tout simplement d'hapax.
Ce terme de linguistique connaît par ailleurs des usages métaphoriques, en philosophie par exemple avec Vladimir Jankélévitch et Michel Onfray. Il en va de même en Histoire de l'art et pour les spécialistes de l'iconographie qui peuvent utiliser ce mot.
La notion d'hapax est plus spécialement traitée dans l'Enquête sous la rubrique 2.4.3 avec la question suivante : « quels problèmes soulève l'analyse d'une image unique ? ». L'expression « image unique » apparaît en italien sous la forme « immagine singola » et en anglais sous celle d'« hapax ». Seule la langue anglaise semble utiliser naturellement le terme « hapax » depuis son introduction au XVIIe siècle.
La notion d'hapax fait écho à la formule latine juridique suivante « Telius unum, telius nullum », maxime qui a pu inspirer l'archéologue allemand Eduard Gerhard lorsqu'il affirme : « Monumentorum artis, qui unum vidit nullum vidit, qui milia vidit, unum vidit. » (Rapporto Volcente, 1830). Pour autant, ce terme ne va pas forcément de soi pour les historiens de l'art ou pour les archéologues car il s'agit initialement d'un terme de linguistique. Ils pensent, en effet, essentiellement leur discipline dans le cadre d'une « mise en série » des images ou des objets.
Se pose alors le problème même de la définition de l'hapax iconographique et de ses différents types. En outre, si l'on admet son existence, quel usage peut-on (ou doit-on) en faire ?
Si tous les interviewés concèdent d'une manière ou d'une autre que l'hapax pose problème et qu'il s'agit d'une question intéressante, force est de constater que les avis sont divergents voire antagonistes. Certains s'avèrent peu à même de produire un discours sur l'hapax et même d'en donner un exemple, alors que d'autres énoncent des positions plus avancées.
Jas Elsner December 2002
« [hapax] is an interesting problem. » 3.2.3
Donna Kurtz August 2003
« [To investigate an hapax] is not something that would come naturally to me. » 2.4.3
La notion ou le terme d'« hapax » apparaît de prime abord comme n'allant pas de soi pour un certain nombre des interviewés. Il y a une nécessité, avant toutes choses, à le définir ou le redéfinir, comme en atteste le « you mean » utilisé par Mary Beard. Par hapax, elle entend la seule représentation que l'on ait d'une scène. Paul Cartledge, pour sa part, en donne une définition bien différente. Se plaçant d'un point de vue strictement iconographique, il part du principe qu'un hapax est l'image de la version d'un mythe qui n'a pas d'équivalent dans la littérature ou dans quelques autres formes d'arts. Luca Giuliani en propose une définition plus originale. L'hapax iconographique est le résultat de la transformation d'une image qui, elle, possède des parallèles et appartient à un corpus. Il donne alors l'exemple de l'Ilioupersis où Néoptolème tue Priam non pas au fil de son épée mais avec le corps d'Astyanax.
Paul Cartledge December 2002
« In purely iconographic terms, it would be an image of a version of a myth which doesn't turn up in literature or in any other art form […]. » 2.4
Luca Giuliani December 2010
« Bisogna vedere l’immagine singola, ma vederla sempre come il prodotto di una serie di trasformazioni all’interno di un gruppo. » 3.2.1
John North donne deux définitions du terme. Il s'agit de l'image d'une chose qui n'est pas autrement connue ou d'une image qui n'est jamais répétée nulle part. Toutefois, la nuance qu'il établit ici est ténue et il finit par reconnaître la difficulté à trouver un hapax. Certains établissent des distinctions plus manifestes. Simon Price parle d'hapax complet, ce qui induit l'existence d'hapax partiel, à savoir une statue – donc plus largement un objet ou une image – qui ne ressemble à aucune autre mais qui répond, cependant, à des conventions stylistiques et chronologiques définissables. Gilles Sauron, quant à lui, établit une typologie d'hapax plus claire : d'une part l'image unique inscrite et généralement grecque, d'autre part l'image unique muette et généralement romaine. De fait, il n'y pas de définition commune de l'hapax ou de l'image unique au sein des interviewés. Lorsqu'ils emploient ces termes ils n'ont pas à l'esprit la même réalité.
Simon Price December 2002
« What we normally mean by hapax is a statue which doesn’t look quite like any other statue that we know about. But that’s different from the complete hapax, because it’s still going to form within some sort of definable stylistic, chronological conventions, and to be seen as playing off against those, even if what it’s seeking to do may not be fully recoverable. » 2.4.3
John North December 2002
« Do you mean an image of a god or something that is not known from anywhere else, or do you mean an image that isn’t ever repeated anywhere ? » 2.4.3
« [...] Il y a deux types d'image unique. Il y a des images uniques qui sont inscrites, ce qui est généralement le cas dans l'iconographie grecque. Mais, dans un contexte romain, généralement, l'image unique [est] muette [...]. » 2.4.3
La plupart des interviewés s'accordent à dire que l'hapax n'existe pas réellement ou ne devrait pas exister. Une image peut toujours être mise en lien avec une autre image. Tel est le propos de Renaud Robert ou bien encore Pascale Linant de Bellefonds qui remet en cause l'existence de l'image unique : l'image a souvent des airs de ressemblances avec une autre. A contrario, Marie-Christine Villanueva-Puig reconnaît l'existence des hapax mais elle n'en souligne pas moins la nécessité de les mettre en lien pour les faire sortir de leur statut d'unicum.
« Pour ce qui est de l'Antiquité, je ne suis pas sûr qu'il y ait, à tous points de vue, un objet qui soit unique. » 2.4.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« On peut d’ailleurs se demander si [les images uniques] existent vraiment. » 2.4.3
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« [Il faut] essayer toutes les solutions pour que ces images uniques ne le soient plus et les rattacher à quelque chose : quelque fois, on n'y arrive pas et quelque fois, il surgit une seconde [image], parce qu'il y a beaucoup de vases nouveaux [...]. » 2.4.3
Dans certains cas, l'existence d'un hapax est due à une fabrication, à une falsification. L'hapax est un faux. Jas Elsner et Françoise Frontisi-Ducroux soulignent ce fait. À cette occasion, cette dernière donne l'exemple d'un vase conservé au musée de Naples et sur lequel Oreste est poursuivi par des Erinyes. On y voit Clytemnestre tenant un miroir. Ce miroir posait de nombreux problèmes d'interprétations mais il s'agissait en réalité d'un repeint. Quant à Jas Elsner, il donne les exemples d'une amulette de la crucifixion d'Orphée Bakkikos, qui n'est connue actuellement que grâce à un dessin, et de l'Artemidorus Papyrus. Il peut également s'agir tout simplement d'une mésinterprétation, comme l'indique Simon Price.
Jas Elsner December 2002
« We could always say [hapax] is a fake ! [...] The hapax does raise all kinds of doubts, both about the object in its own right, but actually and more interestingly about the entire model which has led to the construction of the material around which a hapax comes to have central relevance. [...] There is a gem, but of course it only exists as a drawing, which is worrying, of Orpheus crucified; it is a crucifixion of Orpheus Bakchikos? The simple solution was to say it is a fake. Who knows ? But it is a series of expectations about early Christianity that allows us - and it's about syncretism - to go that far. It is published in Boucher-Leclerc, in the dictionary. It is always an interesting problem. Within more mainstream Classical Archaeology, the Artemidorus Papyrus (which only emerged after 1998) is a wonderful case of a hapax – of inestimable importance if its many drawings are authentically first century BC – to which the response of forgery has been powerfully made. But it is so odd a forgery [...] that arguably this is too simple a solution. » 3.2.3
Crucifixion d'Orpheus-Bakkikos, amulette, 2e-3e siècle avant J.-C. Collection byzantine chrétienne primitive I du Musée Bode de Berlin, ancien Musée Kaiser-Friedrich-Museum, n° inv. 4939, pièce manquante. (Voir Robert Eisler, Orpheus – the Fisher : Comparative Studies in Orphic and Early Christian Cult Symbolism, London, Women's Printing Society, 1921, Plate XXXI).
« [...] L’histoire du vase des Érinyes avec le repeint… est significative. [...] C’était ce fameux vase sur lequel Oreste est poursuivi par des Érinyes. Il y en a une qui tient un miroir sur lequel on voit une tête couronnée qui était censée être celle de Clytemnestre. Donc pendant des années, même Vernant, on a fait des bulles sur le miroir, reflet de l’au-delà, de l’outre-tombe et les Érinyes qui présentent l’image de la victime à Oreste. Et puis François (Lissarrague), au musée de Naples, a vu que c’était un repeint du XIXe s. [...] C’était un hapax, or cet hapax a été fabriqué. [...] mais maintenant la peinture s’écaille. Ça a supprimé cet hapax et donc ça supprime toute représentation de l’eidolon dans le miroir au Ve s. » 1.2
Simon Price December 2002
« Well, there was a paper at Oxford recently about a statue which was said to be of Christ, a statuette, which was unique. And the author of the seminar argued that it was a unique image of Christ. Many people in the audience thought that this was far from obvious, and it was just an attractive young man, with no particular reason to say it was Christ. » 2.4.3
D'autres chercheurs partent du principe qu'une image unique ne peut pas être utilisée, ne peut pas être interprétée. Telle est la position de Simon Price, de Marie-Christine Villanueva-Puig ou de François Lissarrague qui en rejettent l'utilisation car les interprétations s'avèrent douteuses.
Mary Beard December 2002
« I can't theorize the hapax. » 2.4.3
Simon Price December 2002
« If [hapax] does exist, it really is incomprehensible. » 2.4.3
François Lissarrague November 2002
« L'image unique reste isolée, elle ne mène nulle part. » 2.4.3
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« C'est affreux. [Les images uniques] existent, mais tant qu'elles sont uniques, je crois qu'on ne peut rien en faire. » 2.4.3
Seul Luca Cerchiai indique avoir souvent été confronté à des images uniques et propose un système pour appréhender et interpréter l'hapax. Cependant, tous avouent, peu ou prou, à l'instar de Gilles Sauron, qu'interpréter une image unique est une tâche ardue. Néanmoins, plusieurs stratégies peuvent être mises en place. Si Martine Denoyelle souligne l'importance de l'autopsie, elle indique par ailleurs que lorsque l'on est confronté à une « pièce assez unique » et devant laquelle on éprouve une « difficulté à la mettre en série », il s'avère nécessaire de faire appel à des sources textuelles. Toutefois, un tel procédé a des limites et met en exergue le problème de la « manipulation » effectuée entre texte et image. C'est ainsi qu'elle a procédé pour interpréter la scène représentée sur un cratère du Peintre de la Furie Noire grâce aux Euménides d'Eschyle. Pour sa part, Gilles Sauron affirme qu'un unicum ne peut faire l'objet d'une interprétation que si l'on prend en compte le contexte. Luca Cerchiai stipule, lui aussi, qu'un unicum n'acquiert un sens qu'en le contextualisant, c'est-à-dire en l'incluant dans les données culturelles d'une société. Il n'a pas uniquement recours à la contextualisation, mais à une série d'actions dont la contextualisation fait partie. Il propose un processus de « reconstruction » qui induit deux autres étapes : une phase descriptive puis une phase arbitraire qui demeure néanmoins sous contrôle. Luca Giuliani suggère, lui aussi, un processus de reconstruction qui passe par une phase métempsychique. Il faut être capable de comprendre l'imaginaire du producteur de l'image ; il faut entrer dans sa tête. Faute de donner réellement une méthodologie pour aborder l'hapax, John Boardman prétend que seul le chercheur bénéficiant d'une longue expérience, c'est-à-dire d'une connaissance particulièrement étendue, peut traiter des hapax.
Martine Denoyelle April 2010
« On peut projeter un texte sur une image unique et on regarde ce que cela donne ! » 2.4.3
« L'analyse d'une image unique pose des problèmes d'interprétation de son contenu.[...] Dans un contexte romain, l'image unique - étant généralement muette - pose un gros problème d'interprétation. [...] Ce sont les contextes qui, à mon avis, permettent d’interpréter [un hapax]. » 2.4.3
Luca Cerchiai
« Io ho lavorato spesso su immagini di questo tipo, che sono caratteristiche di una società piramidale come quella etrusca, in cui non ci sono i margini per il consolidamento du un immaginario colletivo. [...] Secondo me è essenziale esplicitare tutti i passaggi della ricostruzione: ad un certo stadio della ricerca si può arrivare ad un limite oltre il quale si deve dichiarare che si apre un percorso arbitrario, che naturalmente non può significare assenza di controllo. L’arbitrarietà fa parte delle regole del gioco, ma bisogna chiarire i presupposti su cui si fonda, i passaggi attraverso cui si dipana, i livelli di interferenza e combinazione su cui si sostiene e, possibilmente, i punti deboli. Dopo di che, si apre il libero confronto delle idee, essendo consapevoli che il fine dello studio non è la scoperta della verità oggettiva ma la discussione delle interpretazioni possibili. » 2.3.3
Luca Giuliani December 2010
« Bisogna entrare nella testa del produttore d’immagini, sapere quelle che erano soluzioni a sua disposizione, quelle che lui ha rifiutato, quelle che lui ha adottato, forse le ha rifiutate tutte, e ne ha trovata una nuova. » 3.2.2
John Boardman December 2002
« You deal with your hapax in the light of experience. » 3.2.1
Finalement, aucun ne préconise réellement une méthode ou une méthodologie pour aborder l'hapax. Ils proposent différents procédés et peuvent le cas échéant, comme Angela Pontrandolfo et Mary Beard, souligner le fait de devoir s'adapter à chaque cas et savoir faire preuve de pragmatisme. La méthode se résume alors à ces quelques mots : « it depends ». Irene Brangantini avoue même que l'intuition pourrait être un moyen d'appréhender l'unicum même s'il ne s'agit pas d'un outil d'analyse. Quant à Luca Cerchiai, il concède que l'hapax ouvre le champ de l'arbitraire. Dès lors, force est de constater que l'hapax constitue souvent une pierre d'achoppement pour le chercheur, un objet d'étude qui invite à la réflexion, voire à reconsidérer ses certitudes.
Jas Elsner
The hapax does raise all kinds of doubts, both about the object in its own right, but actually and more interestingly about the entire model which has led to the construction of the material around which a hapax comes to have central relevance. (3.2.3)
Mary Beard
No idea what to do [with an hapax], it all depends. (pas de numéro de rubrique)
Angela Pontandolfo
Ce l'immagine singola è unica [..] è multo più forte. [..] Molte volte immagine singola è più parlante di un corpus [...] Dipende da quello che c'è infantti. (3.2.3)
Luca Cerchiai
L'arbitrarità fa parte delle regole del gioco, ma bisogna chiarire i presupposti su cui si fonda, i passagi attraverso cui si dipana, i livelli di interferenza e combinazione su cui si sostiene e, possibilmente, i punti deboli. (2.3.3)