« Sans communication point de signes, point de parole, point d'idée par conséquent » Louis de Bonald, Essai analytique sur les lois naturelles de l'ordre social,1800, p. 122.
Désignée comme un ensemble d’interactions qui permet de transmettre, de véhiculer ou encore de diffuser un message, la communication est une notion complexe. Durant la seconde moitié du XXe siècle, le mot « communication » s’installe avec force dans le discours médiatique et politique. Cependant, il désigne un champ d’études et de recherches beaucoup plus vaste qui concerne la psychologie sociale, la sociologie ainsi que l’anthropologie. Les sociétés humaines perdurent par et grâce à la communication et à la transmission. Afin de remplir ce rôle, des relais tels que le corps, les gestes, l’écriture mais aussi les images contribuent au processus de transfert des pensées et des idées entre les personnes. L’image a la capacité de marquer plus aisément les esprits et ainsi d’apporter un support à la transmission d’un message ou d’une idée. Ce message peut être propre à celle-ci ou se servir d’elle comme médium.
Ainsi, l’image est perçue comme une proposition de dialogues, une passerelle, un vecteur entre différentes zones géographiques, différentes cultures ou différentes personnes. Vingt chercheurs antiquisants sont revenus dans le cadre d’entretiens sur la communication via l’image, permettant ainsi de repenser la définition de la communication comme « un art de voir ». Ces vingt spécialistes ont montré l’importance de l’image dans le processus de communication.
Françoise Frontisi-Ducroux, Luca Giuliani ou encore François Lissarrague le concèdent, l’image a un impact dans nos sociétés. Elle est probablement au service d’un pouvoir politique ou idéologique ; elle a également un pouvoir de démonstration mais aussi de divertissement. L’image, comme l’exprime Luca Giuliani, sert nécessairement une idée, elle ne peut jamais être « innocente ». Pour François Lissarrague, l’image est un support qui sert de démonstration à une idée. Par conséquent, l’image est un outil qui sert la communication.
« Qu’est-ce que [le pouvoir des images] … un pouvoir politique et idéologique. Oui, puisque l’on se pose des questions sur l’impact des images, des vases en particulier, puisque c’est ce sur quoi je travaille. […] D’ailleurs souvent je l’utilise dans mes démonstrations : je pense qu’il y a un impact, un impact politique ou une visée politique ; que les peintures de vases sont informées par l’inconscient collectif, par les représentations collectives ; et inversement qu’elles les fabriquent, les façonnent. Il y a une grande part idéologique et politique. Je le crois, je ne pense pas du tout que ce soit un divertissement gratuit. Encore que cela pourrait être un pouvoir, un pouvoir de divertissement ! » 1.2.3
Luca Giuliani December 2010
« Qualsiasi immagine è stata prodotta alla ricerca di un effetto. Le immagini innocenti non esistono. Non esiste l’occhio innocente, ma non esiste neppure l’immagine innocente. » 1.2.3
« Le pouvoir des images : Zanker ! Évidemment, elles ont un pouvoir, sinon on ne les utiliserait pas. Dans le domaine de la religion, dans le domaine de la politique etc. » 1.2.3
L’image est universelle car elle est évocatrice pour tous, quel que soit le bagage culturel. Martine Denoyelle le démontre en prenant pour exemple les affiches publicitaires et John Boardman, les journaux. L’image marque les esprits et renvoie à des souvenirs qu’ils soient culturels ou intimes. L’être humain construit une banque de données visuelles qui lui est propre et lui permet d’associer des images à des idées et à des souvenirs. Les scientifiques le confirment, elles font appel à leur mémoire visuelle et à leurs souvenirs.
John Boardman December 2002
« More than words, […] an image will stay with you longer in your mind than a word will. I find very often, bibliographically speaking, [that when] I think of a picture somewhere, I can’t remember where it is, I can’t remember in terms of finding it – that it’s in the journal of whatever it might be – but I can remember that’s it’s on the top, right-hand corner of a page, and the page has two columns on it. But it’s the image of the image that I remember, rather than the words which go with it. If I spent all my time writing out references, I’m not going to remember the words, but I didn’t. So it’s a visual memory which is uppermost, and that’s because it’s the most vivid, it’s the most influential. » 1.2.3
François Lissarrague November 2002
«Un pouvoir [des images] ? Je ne sais pas, mais il est vrai que nous fonctionnons par rapport à des images dans notre mémoire personnelle. Il y a plusieurs choses. J'en vois trois. Il y en a une qui est l'usage que chacun de nous fait, que moi je fais de la photo comme souvenir des enfants, des parents, de la famille ; et nous en sommes gros consommateurs, je pense. Après il y a l'espèce de jeu esthétique sur les images qu'on met autour de soi, qui sont des références et qui construisent plein de choses. Cela relève de l'intime et ça s'arrête là, mais évidemment ça a du sens et j'en ai plein mes étagères en effet, j'ai tendance à en mettre partout. Et puis il y a les images qui sont les outils liés à mon travail. Je collectionne toute carte postale de vase grec possible... mais c'est mon boulot. » 1.2.3
« [les images ont un pouvoir], mais je ne sais pas ce qui est de l’ordre du personnel ou de l’acquis par culture. J’ai toujours eu le sentiment, dès le début, lorsque je me suis intéressé à l’image, que le regard, l’œil, était le premier des sens. J’ai lu très tard. […] J’ai d’abord été impressionné par les images avant d’être impressionné par quoi que ce soit d’autre. Je pense que c’est vraiment trivial de le dire mais nos sociétés multiplient l’image. » 1.2.3
Martine Denoyelle April 2010
« [Dans les affiches publicitaires] il y a beaucoup de choses qui curieusement ne sont pas conçues pour être comprises du grand public. Mais il y a beaucoup de choses extrêmement référentielles. Nous passons notre temps à essayer de trouver où sont les modèles, les schémas implicites, les références, c'est une sorte de gymnastique qui se fait presque sans y penser. On se rend compte que dans la publicité, par affiche par exemple, il y a une véritable culture traditionnelle. […] Il y a une utilisation du pouvoir de ces schémas […] qui est de faire passer quelque chose sans que le consommateur d'images en soit conscient. » 1.2.2
L’image permet de véhiculer le discours par sa valeur illustrative. La communication visuelle est perçue depuis les années 1950 comme une communication complémentaire afin de pallier les difficultés de la parole et de l’écriture. Ainsi, dans le domaine de l’histoire de l’art antique, l’image aide le discours. Dans l’histoire occidentale, l’image illustrative a servi le discours des lettrés à l’intention des illettrés. Ces deux idées sont au cœur des débats quant à l’usage de l’image comme illustration. En effet, bien que les spécialistes résistent à l’usage de l’image illustrative, François Lissarrague ou encore Mary Beard concèdent qu’elle puisse l’être.
Mary Beard December 2002
« And yet in fact, we also do use them (images) as illustrations. » 3.1.1
François Lissarrague November 2002
« Je considère que l’image est un point de départ parce que c'est mon objet d’étude. J'ai beaucoup de résistance avec l'image comme illustration, mais cela dépend aussi comment on traite le problème. […] Cela dépend du type de publication. Quand j'ai écrit (avec I. Aghion et C. Barbillon) le guide iconographique Les dieux, les héros, toutes les images qui y figurent sont des illustrations. Le texte explique : sur Actéon, voilà comment ça se passe et il y a tel peintre qui a représenté tel épisode ; et on donne l'image. Elle est juste amenée, il n'y a aucune analyse spécifique de cette image-là et je n'aime pas trop faire ça. Mais ce guide est un recueil de données, donc ça a sa logique. […] Devant la moquerie des petits copains, en particulier de Pauline (Schmitt-Pantel) qui me fait remarquer qu'il nous est facile d'aller dans un colloque, il suffit d'avoir trois diapositives et on a toujours quelque chose à dire. Je me suis dit que c’était simplificateur mais en même temps que ce n'était pas faux. En effet, on associe trois images et à partir de là on peut dire des choses. » 3.2.1 ; 3.1.3
Même si l’image peut être vue comme un support de communication, elle produit elle-même son discours et suit ainsi les règles de la communication. Ainsi, pour Luca Cerchiai et François Lissarrague, l’image développe un argument autosuffisant. En outre, ayant un discours qui lui est propre, l’image a la même fonction qu’un texte comme nous le rappelle Gilles Sauron. Toutefois, selon Jas Elsner, ce discours particulier a difficilement une valeur académique.
François Lissarrague November 2002
« C’est Dugas qui a été le premier à écrire dans les années 1930, sur le fait que "les images ne sont pas l'illustration des textes", des choses comme ça. » 1.1.4
« Je pense qu'il y a des photos, des images qui peuvent servir d'argument. » 3.1.2
Luca Cerchiai
« Il punto di partenza è che l’immagine è il discorso, non serve ad illustrarlo. L’immagine ha una sua autonomia e non può essere ridotta ad una semplice illustrazione. […] In un discorso di tipo iconografico l’immagine assume un valore di argomento e occorre approfondirla […]. Dal punto di vista della storia culturale, può fornire un apporto particolarmente rilevante, al pari di un testo scritto, perché consente di mettere a fuoco codici e meccanismi di comunicazione di una comunità antica. » 3.1.1 ; 3.1.2 ; 3.2.3
« L'image, pour moi, intervient pratiquement au même titre qu'un texte. C'est une donnée, c'est un document de l'Antiquité, qui a en plus le privilège d'être originale, connue dans sa réalité d'origine, ce qui est souvent un avantage sur certains textes. » 3.1.2
« Je ne suis pas sûr que l'approche illustrative soit la meilleure. C'est souvent la mauvaise approche qu'en ont les historiens ; c'est-à-dire que cela finit par faire oublier précisément que l'image a ses exigences spécifiques et qu'elle est rarement directement utilisable comme une illustration. Tout dépend de la façon dont on l’aborde. » 3.1.1
Luca Giuliani December 2010
« Naturalmente l’immagine, è un punto di partenza. L’immagine, se serve soltanto ad illustrare un discorso, non serve a niente. Ma questo non è colpa dell’immagine. È colpa del punto di vista che considera l’immagine come un’illustrazione. E l’immagine che viene considerata come illustrazione non è altro che un doppione di quello che già sapevamo. » 2.1.1
« Il m’est arrivé quand je travaillais, par exemple sur le mythe, d’étudier en parallèle des textes et des images, et, à ce moment-là, en analysant les images, je montrais comment je faisais. » 4.3
Jas Elsner December 2002
« I think images should be a starting point for an argument. A support, also. As a means of arguments? In other words, using something like films or using a group of images or a cartoon or something like that, I am less secure about that. Academia in my view is an argument with words, in a textual discourse, although you may be studying a realm of discourse which is not textual, mainly visual. And once you stop using textual/verbal discourse, I don't know whether it could be called academic in the same form. That is not to say that you can't say valuable and interesting things of course: films are valuable and interesting and they are arguments, but they are of a different kind. They can become emotional in a particular kind of way which academia in principle shouldn't be; they can be art (which academic discussion is not). » 2.1.1
L’image se suffit pour communiquer et transmettre une idée ou un message. Or, comme Martine Denoyelle l’évoque, l’image ne peut pas être abordée par tous ceux qui le souhaitent pour être considérée comme vecteur de communication. L’image, bien qu’elle soit omniprésente, n’est pas aisément lisible. Gilles Sauron précise qu'elle a cette particularité de renfermer divers niveaux d’interprétation. En effet, les étudiants, le public ou même les historiens ne peuvent les saisir seuls sans spécialistes de l’image. Selon Marie-Christine Villanueva Puig c’est grâce à l’approche que l’on va choisir que l’image devient un organe de communication.
Martine Denoyelle April 2010
« L’image ne peut apporter des informations qu'une fois filtrée par un historien d'art, honnêtement ! Pas directement. Je ne crois pas. Parce que justement, il y a toute une spécificité de l'approche de l'image, de son interprétation, il y a beaucoup de précautions à prendre, et je pense donc que pour présenter une image avec un discours à côté qui puisse être utile, il faut avoir filtré un certain nombre de problèmes. » 3.2.3
« Si je prends l'ara Pacis, c'est un témoignage original et où forcément se concentrent des intentions très précises d'un pouvoir politique. Et donc l'historien est obligé de passer par [une approche de l’image]. C'est pour lui un document très inhabituel parce que ce n'est pas un document écrit mais c'est un document qui a la vertu d'être une expression directe sans médiation d'historiens anciens qui auraient pu déformer les propos. On est en face d'un document original et donc l'historien est forcé de s'intéresser [aux spécialistes de l’image] et de demander des détails. C'est vrai aussi des images intimes des maisons. Mais ce sont des niveaux d'information très différents qui peuvent être même dans des décors privés, extrêmement riches pour l'histoire politique […]. L'image oblige à relire les choses différemment. » 3.2.3
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« Pour moi l’image n’est pas un document. Il faut la traiter jusqu’à ce qu’elle devienne un document. Et c’est un long apprentissage, parce qu’il n’y a pas un enseignement mécanique. Cela demande des approches variées. Mais on peut constituer avec une image, comme avec un texte écrit, un document. » 2.3.1
« Les historiens ont tendance à aller chercher une preuve factuelle dans une image. Par exemple, ils vont tirer de telle monnaie l’image d’un temple qui va leur dire que le temple est probablement le temple du Divin Claude qui était comme-ci, était comme ça. Sans tenir compte des spécificités du langage monétaire, de ce que ça implique de simplification, d’éventuel recours à des préalables déjà connus par ceux qui verront l’image etc... . » 3.2.3