Le mot « perception » vient du latin perceptio, onis : action de recevoir, ou encore percipere : saisir par les sens. C’est ce dernier terme qui est explicité ici. La perception est une première étape pour aller vers le savoir, la connaissance. Elle offre une première idée, une première vision mais qui, à la différence de l’action de « voir », est obtenue par réflexion. Il est possible de percevoir un objet, une pièce, une œuvre, de différentes manières car nous pouvons percevoir avec tous nos sens. Lorsque l’on perçoit une œuvre d’art, c’est généralement la vue et le toucher qui sont sollicités. Les autres sens peuvent également contribuer à la perception et à l’appropriation de l’œuvre.
Une œuvre ne sera pas perçue de la même façon selon le « bagage culturel » et la mémoire visuelle de chaque historien(e) d’art. Selon ses propres références, sa connaissance du sujet, du contexte, de l’histoire, la perception sera différente. Elle dépend également de sa culture et de sa religion. Ces notions peuvent amener des préjugés si l'historien(e) d'art ne parvient pas à s'en détacher. Elle peut impliquer aussi un jugement de valeur. Tous ces facteurs sont ce que l’on pourrait appeler des repères. Ils jalonnent notre perception qui se rapproche alors de l’intuition, selon certains chercheurs. Mais ces repères influencent et guident finalement vers le résultat de la recherche sur les oeuvres.
Martine Denoyelle April 2010
« En matière d'attribution, il se passe forcément quelque chose au premier regard qu'on pose sur l'œuvre. Soit on la détecte comme étant par tel peintre. Parce que c'est facile. Soit on a du mal… Mais on la détecte toujours comme étant quelque chose. On a une sensation première et ensuite tout le travail va consister à la formuler. C'est comme lorsque l'on se dit : « j'ai déjà vu cette tête quelque part ». Après il faut trouver où! » 1.1.4
« N'importe qui entrant dans le bureau ne va pas avoir la même perception de cette image. Il est évident que vous deux vous avez une perception très rapprochée, une compréhension très rapprochée par rapport à la compréhension intégrale.Un spécialiste d'italiote qui va entrer va avoir une perception presque... bon. Par contre d'autres personnes vont se trouver dans quelque chose d'extrêmement loin avant d'arriver à comprendre ce que cela représente. » 1.2.3
François Lissarrague November 2002
« Le rapport à l'image est sans cesse un va-et-vient. Je valide ou non. Je vois quelque chose : c'est n’est pas une échelle, c'est une montre. Enfin, je fais des allers et retours entre identifier/interpréter ; il est impossible de cloisonner. Que cela ne fonctionne pas comme ça dans la psychologie de la perception, c'est ce qu’a montré Gombrich et que donc la grande théorie Panofskienne, elle est plaisante, mais elle ne fonctionne pas non plus. » 3.2.4
« Reproduire une image, même avec un calque, ça en fait saisir la composition. C’est tout à fait autre chose, c’est un autre rapport. Mais ce n’est pas spécifique à l’image, pour les textes, c’est pareil, tout document. On se l’approprie et on commence à le lire. »
Question : ça permet de comprendre la composition de l’image et quoi d’autre ?
« De faire attention à des détails qui échappent complètement quand on regarde, parce qu’on peut avoir un regard vague. Ça oblige à regarder d’une autre façon. » 1.2.1
Jas Elsner December 2002
« But there is a link somewhere. We are not studying reality, when we are studying images. In that sense, you are studying a way in which reality has been propagated, expressed, played with, interpreted, in a visual dimension, which doesn't belong to the same logical, epistemological or rhetorical dimension as prose. I am slightly afraid of over-systematising that, by trying to give it rules. But one of the risks of that kind of over-structuralist approach, that kind of tendency with Levi-Strauss, is an attempt by the scholar to control the empirical material (or at least to give the impression of control): you can't control it! One of the advantages of images is that they don't actually have any systematics: they are not (pace Hölscher) a system. » 3.3.0
« Mon intérêt pour l’image est venu très tôt, lors de ma première visite au Louvre, vers l’âge de 12 ans. Là je me suis dit : « ce sera ça ou rien ». Mon intérêt pour la Grèce est un peu antérieur et provient de la lecture de l’Odyssée, donc une approche plus littéraire. Mais disons que pour l’image, c’est le Louvre et la fréquentation des œuvres mais pas forcément les œuvres antiques ; je me souviens d’une très forte impression de l’Homme au gant du Titien. L’Antiquité venait de plus tôt : à Bordeaux, j’étais dans une école religieuse où les sujets de lecture étaient totalement effarants : les martyrs, toutes sortes de choses horribles… Et un jour, égarée dans un manuel de lecture, il y avait la rencontre d’Ulysse et Nausicaa, et évidement, ce n’était pas tout à fait pareil. Je ne sais pas comment une telle page avait pu échapper à la sagacité des censeurs. Je n’ai d’abord pas compris, mais je me suis dit que ce serait ça. D’abord l’ambiance grecque puis les images. » 1.1.2
« Quand il s'agit de travailler sur une question d'esthétique, par exemple : comment les débats esthétiques et les débats stylistiques, poétiques se recoupent (les travaux d'Évelyne Prioux sur l'épigramme), il ne s'agit pas de juxtaposer les choses. Il s'agit de comprendre pourquoi les deux discours se mêlent. On revient au raisonnement historique : comment historiquement on peut justifier que, pour parler des polémiques poétiques, on passe par la métaphore du discours sur l'art, et inversement. Comment le discours sur l'art prend en compte, dans sa constitution, des critères ou des valeurs qui viennent de la poétique ou de la rhétorique. C'est relativement facile parce qu'il s'agit dans les deux cas non pas de l'objet lui-même mais de la perception ou de la réception de l'objet. » 3.1.6
Etant donné que la perception est subjective, le regard doit être éduqué afin de percevoir au mieux car, encore une fois, percevoir n’est pas voir. Les auteurs mettent en avant le risque de surinterprétation lorsqu'on se livre à une étude trop hâtive. L’histoire de l’art n’est pas une science exacte et tout dépend du contexte de l’œuvre. Le contexte s'apprend et s'étudie, il est un des jalons qui façonnent notre perception. Martine Denoyelle prend comme exemple l’iconographie du cratère des Niobides qui peut subir une interprétation trop hâtive du fait d’une iconographie connue et reconnue et c’est justement la connaissance du contexte qui permet de ne pas tomber dans le piège de « l’évidence ». Le contexte peut être connu grâce au travail de recherche et à la constitution d’une bibliothèque d’images et de « cas » d’études.
Martine Denoyelle April 2010
« Je dis toujours représentation et pas image. Parce que image me pose problème. C'est normal, parce que image cela peut être plusieurs chose. C'est un terme très ambigu. Si je parle d'image cela peut être une image antique, mais pour moi les vases ne sont pas des support d'image: l'image est construite et complètement intégrée à l'intérieur d'un système tridimensionnel, qui est celui de la forme du vase. Ensuite l'image cela peut être aussi l'image de l'œuvre. Donc c'est encore autre chose. Il y a toute cette ambiguïté. Si je parlais d'images italiotes, je déconnecterais de facto toutes ces représentations de leur contexte. Alors que justement on est dans la nécessité d’une hyper-contextualisation. Et de la forme, et archéologique, et culturelle, et géographique etc. » 1.1.4
« L’absence de contextualisation, de certains thèmes mythologiques, la subjectivation trop forte des scènes. Par exemple quand je lis l'image du peintre de la Furie Noire, je dis là il y a un très grand pathos, j'espère que d'autres gens partagent cela. C'est une image où il y a un pathos particulier, mais c'est moi qui vois le pathos. Il y a des gens qui font des descriptions qui sont bourrées de verbes de sentiment –elle le regarde avec crainte- , j'en vois quelque fois fondées sur la direction des regards, en disant "il regarde manifestement vers tel autre personnage". Donc il y a une prudence à avoir parce que, est-ce une science objective comme la balistique, la direction du regard? Je ne crois pas. Sur le cratère des Niobides, j'ai l'impression qu'Héraclès regarde Athéna, mais je crois que j'ai dû l'écrire avec un conditionnel parce que tu n'en sais rien. Or si tu en déduis une interprétation du genre " il y a un regard particulier entre eux". Il y a une étude sur le cratère des Niobides par Jeppesen, il a même fait un schéma, tout est fondé sur les croisements des regards. Un tel regarde un tel. C'est très très dangereux. C’est ça, le genre de piège à éviter, je pense. » 5.1
« Le contexte romain, on le connaît par des documents, on ne le connaît pas comme ça, c’est une connaissance progressive que chacun doit acquérir, et qui dépend non seulement de la quantité de documents que l’on connaît mais aussi de la justesse de l’interprétation que l’on applique à chacun d’eux. Et si on dit qu'on le connaît suffisamment, c'est un préjugé. Tout document est apte à faire revoir notre conception de ce qu'étaient les Romains. C'est un drôle d'argument d'opposer ce qu'on sait a priori à ce qu'on découvre par la suite. Au secours Voltaire! En France, on est assez bien placé dans ce genre de recherches, justement parce qu'on a une culture de l’esprit critique, avec Descartes, Voltaire, l'ordre des raisons, la recherche de la certitude, la régression vers la certitude. Malheureusement, le préjugé est roi dans les domaines de l'iconographie. » 3.2.3
Le premier contact est très important, puisqu’il va jouer sur la perception que l’on va avoir de l’objet étudié en faisant appel à nos sens. Une œuvre n’aura pas le même impact sur l’historien(e) si ce dernier la regarde au travers d’une reproduction papier (livre, catalogue…), ou à travers une vitrine, ou bien encore in situ. Le rapport peut être troublé s’il s’agit d’une reproduction. Toutes les interviews ont montrées qu’il était primordial d’avoir un contact direct avec l’œuvre, y compris pour connaitre sa taille, ses couleurs, son aura en quelque sorte. En revanche, les reproductions photographiques peuvent offrir un autre point de vu. C’est l’avis de Jas Esner. Le point de vu reproduit est celui du photographe certes, mais les reproductions peuvent permettre de voir des détails qu’il aurait été impossible de voir autrement qu’en touchant et manipulant l’objet par exemple et également permettre d’étudier l’œuvre a postériori.
John Boardman
"Well, I used to yes, I don’t bother much nowadays but yes, I did quite a lot of travelling around museums and making my little sketches in notebooks, quite a lot of that. I don’t so much now because I’m not so involved really particularly with iconography except when it comes up in things like this. And with gems, you don’t necessarily have to see the gem, you can see the impression of the gem, but I want the impression, I want the actual, physical impression of it, in my hands before I can say what it is or what it is about." 2.1.1
Jas Elsner
"Ah, well, one prefers to see the object itself, yes, and not just a photograph of it and I very often go out of my way to do that. And since I’ve been dealing quite a lot with gemstones, we’re dealing with things that are very difficult to see and which in photographs you can sometimes not quite see properly at all. And you have to learn how to look at the device on the gemstone or the impression in the way that you have to learn what you can see on a fragment of Red-Figure pottery. So it is very important I think to have the original object if possible." 2.1.1
Question: Allez vous systématiquement voir l'objet étudié? :"Oui, pour deux raisons. C’est une exigence méthodologique, car on connaît bien la différence entre l’image et la réalité et aussi par pur plaisir. Il y a un côté extrêmement physique." 2.1.1
"Je ne peux pas dire que cela apporte systématiquement quelque chose (aller voir l'objet). J’ai souvent le sentiment que la première vue que j’ai des choses est la bonne, c’est-à-dire que le premier coup d’œil est le bon. Après, j’essaie d’étayer par de la bibliographie mon premier sentiment. Mais je ne fais confiance au départ qu’à cela, à mon impression première. Donc, oui, pour moi, c’est essentiel d’être au contact de l’objet." 2.1.1
"...il y a par ailleurs toute une tradition de gens qui ont besoin d’être en contact. Ce serait peut-être plus la tradition hérodotéenne." 2.1.1
"J’ai besoin d’être au contact des choses C’est pour moi, un plaisir primitif mais important de travailler par exemple, dans les musées, sur les objets. J’ai du plaisir à aller travailler dans les réserves du Musée de Nîmes ou d’ailleurs, à manier les objets, à les voir de près."2.1.1.
"Je m’en sers (concernant les reproductions). Mais il y a ce côté frustrant car souvent il y a autre chose qui intéresse : la photo de l’autre côté. Cela peut s’avérer incomplet. Par exemple, concernant la monumentalité, la taille n’indique pas l’effet que peut produire un objet. Un objet peut être petit et impressionnant, grand et anodin. Cela est une question de proportion. La proportion, on ne l’apprécie que quand on voit l’objet. Aucune représentation et aucune description ne peuvent suppléer la vision directe." 2.1.3
"Cela est un peu dangereux (concernant la retouche des photos d'oeuvres). C’est une question d’honnêteté de la personne qui publie. La personne qui a vu l’objet doit dire quelles impressions il produit, sachant qu’une impression peut changer en fonction des éclairages, des conditions dans lesquelles on le voit. A ce moment là, l’image est une interprétation comme le texte et la description. On peut admettre que l’on touche à l’image en liaison avec la description qui lui en est donnée et ce que l’on veut faire apparaître. Comme le dessin en architecture peut servir à mettre en évidence des choses que l’on ne voit pas sur la photographie, immédiatement." 2.2.2