Désigné comme étant le « septième art », le cinéma est une manière de capter l’image et de la manipuler à sa convenance. Depuis le début du XXe siècle, ce dispositif narratif prend de l’ampleur, jusqu’à devenir une véritable entreprise de production à diffusion mondiale, s’inscrivant autant dans notre vie quotidienne que dans la construction d’une culture populaire. Ainsi, les chercheurs interviewés le perçoivent de différentes manières, que ce soit dans son intégration dans la culture populaire ou que ce soit par une esthétique de l’image qui se manifeste dans le cadrage et la luminosité.
Si Luca Giulani affirme que dans la deuxième moitié du XXe siècle la place du cinéma fait concurrence à celle de la peinture et devient un art à part entière, selon Renaud Robert, le pouvoir de l’image est omniprésent dans notre vie quotidienne. Que ce soit à travers les films, la publicité ou la télévision, l’image tend à se confondre à la réalité et devient une part de celle-ci.
Lucas Giuliani December 2010
« Sì, vado volontieri al cinema. Ci vado volontieri ma non molto spesso. E penso che il cinema sia per il ventesimo secolo, un po’ quello che è stato il romanzo nell’Ottocento. Penso che sia l’arte in caratteri maiuscoli, il genere fondamentale. [...] Credo che il cinema sia stato più importante della pittura ; nella seconda metà del Novecento, credo che sia stato più importante che la pittura. » 1.2.3
« Nous sommes entourés d’images qui doivent être décryptées. Beaucoup de messages publicitaires ne sont pas immédiatement perceptibles. L’usage politique chez nous est relativement modéré mais la société fait passer beaucoup de choses par l’image. Même si l’image, de nos jours, tend à se confondre avec la réalité parce que c’est l’image de cinéma, de télévision et que nous pouvons les percevoir comme étant la réalité. En fait, ce n’est pas tellement la réalité qui nous frappe que l’image que l’on en donne. Oui, indéniablement et malheureusement, il est plus difficile de prendre ses distances par rapport à l’image, surtout avec la photographie ou le cinéma car l’image semble se superposer à la réalité, ce qui est plus difficile avec tout autre mode de communication. Je pense que oui, elles ont un pouvoir considérable. » 1.2.3
Comment aborder dans ces conditions la présence de l’image à travers le cinéma (et plus largement à travers les arts populaires) ? Parce que nous sommes entourés d’images, comme le rappelle Donna Kurtz, en sommes-nous pour autant des consommateurs ? Si Luca Giuliani répond négativement à cette question, selon Martine Denoyelle, il doit s’agir d’une consommation active et souvent instinctive.
Donna Kurtz August 2003
« I think that they probably are because of the society we live in. It is a very visual culture really. People read less and less and it’s computers and computer games and cinemas and I think that the image is probably much more important than it was. » 4.3
Luca Giuliani December 2010
« Prima di tutto, secondo me, le immagini non si « consumano ». « Consumatore di immagini » non è un termine che userei. » 1.2.3
Martine Denoyelle April 2010
« Je pense d'une part que c'est difficile de faire autrement à notre époque. Donc sommes-nous consommateurs actifs ou passifs ? C'est plutôt la question qu'il faut se poser…[Je suis] consommatrice active, car instinctivement, et justement du fait de ma profession, je considère chaque image qui se présente à moi avec une espèce de pratique instinctive du décryptage. Cela m'intéresse. […] Il y a beaucoup de choses qui curieusement ne sont pas conçues pour être comprises du grand public. Mais il y a beaucoup de choses extrêmement référentielles. Comme nous passons notre temps justement à essayer de trouver où sont les modèles, les schémas implicites, les références, c'est une sorte de gymnastique qui se fait presque sans y penser. » 1.2.2
L’expérience personnelle prévaut. Le cinéma est pour la plupart un média qui se regarde régulièrement comme pour John North, Mary Beard et Robert Renaud. Certains exposent leurs références cinématographiques et s’intéressent à l’esthétique du cinéma en tant qu’image visuelle tels que Martine Denoyelle, Gilles Sauron, Renaud Robert et Ida Baldassarre. Pour Luca Cerchiai, en revanche, il s'agit d'un loisir. Françoise Frontisi-Ducroux, quant à elle, intègre les documentaires dans le cinéma. D’autres encore vont peu souvent au cinéma voire pas du tout.
Luca Cerchiai
« Non ho un film tipo, mi piace vedere di tutto, senza troppi pregiudizi. » 1.2.2
« Je vais au cinéma, j’apprécie la photo. J’ai fait beaucoup de photos aussi. » 1.2
« Je n’aime pas le cinéma japonais, ni les westerns. Il y a beaucoup de chose que j’aime. J’aime beaucoup le cinéma et la télé aussi, par exemple le documentaire sur Naples que j’ai vu hier : remarquable. » 1.2
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Oui, mais pas de façon passionnelle. Je ne vais pas très souvent au cinéma par exemple [...]. Non, on ne peut pas dire que le visuel a une part importante, si ce n'est que j'ai toujours le nez en l'air par exemple quand je me promène dans les rues de Paris pour regarder. » 1.2
John North December 2002
« Visuals in the sense of the experience of the visual? » 1.2.2
« Well, it’s a large part of my leisure: watching TV a bit, and watching videos rather more, and going to the cinema. […] But certainly my interest in ancient art is very much in the context of lots of other sorts of images. » 1.2.2
Mary Beard December 2002
« Do I go to cinemas, art galleries, to see non-classical things? Yes. Theatre? Yes, lots. Yes, I think images play a very large part in [my life]. » 1.2.2
« Je suis consommateur de toutes sortes d’images, cela dépend des périodes de ma vie. Là, je vais moins au cinéma, mais il y a une époque où j’allais très souvent au cinéma, plusieurs fois par jour parfois, à Paris, même quand je suis arrivé à Aix, au début. » 1.2.2
« Ça me fait penser au film de Pasolini, Mama Roma. [...] Il voulait absolument sortir d’un cinéma d’acteur dans lequel la performance psychologique joue un grand rôle. Cela s’est très mal passé avec Anna Magnani qui était une actrice selon la tradition : elle avait une certaine véracité et il l’a choisie, elle, plutôt qu’une autre, parce qu'elle arrivait à donner quelque chose qui pouvait donner l’illusion de la réalité, mais qui n’était quand même pas la réalité. Après, Pasolini a fait appel à des acteurs non professionnels pour gommer ces dimensionslà. [...] Il est clair que les acteurs non professionnels ont l’air de jouer leur rôle et que nous voyons qu’Anna Magnani dans Mama Roma. Alors, évidemment, on peut considérer le point de vue de Pasolini qui considérait que c’était un film raté. Sauf que toute personne qui a vu le film ne peut pas dire ça. C’est pour ça que je me méfie beaucoup des cadres que l’on se donne a priori : et si ce que l’on fait est à la fin intéressant, est-ce qu’il faut le renier ? » 4.2
« Sì, sì. Infatti io soffro se resto senza immagini per molto tempo, se non vado al cinema, eccetera. Io sono stata fino al '89 senza televisione e ricordo che l'ho presa perché volevo assistere alla caduta del muro, '89 eh, poi in concomitanza...però io sono andata molto spesso al cinema perché sentivo questo bisogno di immagini. [...] Sì, il mio interesse per le immagini moderne anche c'è, sì. » 1.2.1
« Le goût des Jésuites pour l'image ? J'y ai créé un ciné-club. J'aimais bien les analyses de plans de films, en particulier d’Eisenstein, les classiques du cinéma, qui sont très rigoureux et construits. » 1.1.1
« Les péplums, non, ils n'ont joué aucun rôle ! » 1.1.1
« C'était lié au cinéma et à l'art moderne. En particulier, Venise, les peintures italiennes. C'est donc plutôt un intérêt esthétique, mais en même temps en lien avec la politique, d’une part, et la religion, d’autre part. » 1.1.2
Il y a un intérêt certain pour l’esthétique de l’image pour les chercheurs interviewés comme Gilles Sauron et Martine Denoyelle ; et c’est une sensibilité qui se situe surtout au niveau du cadrage et de la lumière.
« Oui, de moins en moins, je dois dire, parce que l'écriture cinématographique, comme on dit, s'est beaucoup banalisée, par rapport à ce qu'on voyait dans les ciné-clubs des années 60. Je ne connais pas d’équivalent de Fellini ou de Glauber Rocha aujourd’hui, où le film est moins construit, plus lié à des techniques d'efficacité, d'entretien de l'émotion. » 1.2.3
« J'ai bien aimé le film israélien sur l'intervention au Liban [Valse avec Bachir], mais qui remonte à deux ans. Qui était entre la BD et le cinéma. C'est aussi une technique, un choix. C'est-à-dire que s'il y a des modes d'expressions, de la recherche, ça m'intéresse oui. » 1.2.3
« Non, pas du tout. Ce n’est pas l’image pour elle-même, antique ou autre, qui m’intéresse d’abord mais certains aspects de la culture antique, les croyances et aussi les modes d’expression qui les exprimaient, les valeurs des groupes sociaux. L’image contemporaine m’intéresse aussi, mais surtout les nouveaux modes d’expression qu’elle utilise. » 1.2.3
« Je suis très sensible au jeu avec la lumière. » 1.2.3
« Le cadrage, oui, la lumière, tout ce qui informe, séduit et oriente le regard. » 1.2.3
Martine Denoyelle April 2010
« J'aime le cinéma quand il y a un vrai travail sur l'image. Ce qui n'est pas le cas de tous les films. Mais par exemple Polanski que j'ai vu récemment, les grands metteurs en scène, les grands cinéastes ont un vrai travail sur l'image. Cela fait partie de la vraie richesse du film : la plastique de l’image. » 1.2.2
Selon François Lissarague, l’étude de l’image dans le cinéma est différente. C’est un art cinétique qui conçoit les images non pas une à une mais dans leur ensemble, dans une sérialité. La complexité du cinéma est présente par une combinaison narrative de mots et d'images. Ainsi, Luca Giuliani déplore le fait que certains chercheurs qui étudient le cinéma viennent des études littéraires ; ils se concentrent trop sur le récit et pas assez sur l’image. Si les images peuvent être un support à la réflexion, selon Jas Elsner, les films sont à aborder d’une manière différente et avec précaution car ils apportent une émotion.
François Lissarague November 2002
« Bizarrement, je vais très peu au cinéma. Ce n'est pas que je n'aime pas le cinéma, mais dans ma génération tout le monde était cinéphile avec une culture cinématographique énorme, ce que je n'ai absolument pas. En revanche, il est vrai que j'ai toujours accumulé les images fixes. » 1.2
« Oui ; je pense, mais c'est une provocation, que le cinéma empêche de voir ; c'est à dire que l'image qui défile, elle défile, tu ne peux pas t'arrêter dessus, c'est autre chose. » 1.2
Luca Giuliani December 2010
« Sì mi piace il cinema perchè, per Lessing, le immagini non avevano imparato a correre, erano immagini statiche. Mentre il cinema è riuscito a mettere l’immagine in movimento e a compensare quelli che erano i limiti strutturali dell’immagine. E quindi a combinare la possibilità di un racconto che scorre nel tempo tramite parole con le immagini, con il messaggio delle immagini. Quindi lo trovo un’arte potenzialmente, particolarmente ricca e complessa. Soltanto anche lì, nei cosiddetti « Film studies » trovo che in genere il « Film studies » partono sempre … in genere tutti quelli che si occupano di cinema, non tutti ma molti, vengono dalla letterattura. Sono dei, vengono dai « Literature Studies », e cercano di applicare, di guardare i film come una specie di narrazione, trascurando l’immagine. Mentre io direi : c’è una narrazione, c’è un elemento narrativo naturalmente nei film, ma bisognerebbe partire dall’immagine. » 1.2.3
« Scarto con il testo ; ma anche combinabilità con il testo ; nel cinema le due cose vanno insieme, ma penso che anche nel cinema, guardando il decorso della storia e guardando le singole immagini, spesso ci sono anche lì dei conflitti, dei contrasti, una complementarità tra i due che non è risolvibile semplicemente vedendo un’armonia. » 1.2.3
Jas Elsner December 2002
« In the writing of Art History it could be all of those, inevitably. I am a great opponent in principle of the illustration-use of images, because I think that is not Art History, that is the bad way the Historians use art. Images are silent, they can prove anything, especially if you write a caption telling people what to think. I think images should be a starting point for an argument. A support, also. As a means of arguments? In other words, using something like films or using a group of images or a cartoon or something like that, I am less secure about that myself personally. Academia in my view is an argument with words, in a textual discourse, although you may be studying a realm of discourse which is not textual, mainly visual. And once you stop using textual/ verbal discourse, I don't know whether it could be called academic in the same form. That is not to say that you can't say valuable and interesting things of course: films are valuable and interesting and they are arguments, but they are of a different kind. They can become emotional in a particular kind of way which academia in principle shouldn't be; they can be art (which academic discussion is not). » 2.2.1