Le pouvoir, au sens premier du terme, signifie la capacité à accomplir un acte défini, et plus largement à exercer une domination sur un objet ou une personne, impliquant ainsi une contrainte. Dans le cadre de l’iconographie, l’image peut être considérée comme détentrice de pouvoir. Qu’il soit ainsi, politique, psychologique, sociologique, le matériel visuel fourni par l’image engage une interaction spécifique avec le spectateur. Contrairement au matériel textuel par exemple, le visuel invite plus facilement à l’émotion, et s’imprègne en conséquence presque automatiquement dans les mémoires. Le pouvoir de l’image revêt donc un aspect protéiforme et exerce ainsi une force de persuasion, de conviction, dépassant parfois celle du langage, c’est à cet instant précis qu’elle devient détentrice de tout pouvoir. Les chercheurs interviewés interrogent en premier lieu le pouvoir transcendant de l’image contemporaine, avant d’évoquer derechef ses biais de « transmission » et les risques qui lui incombent à l’aune d’une étude iconographique des mondes antiques.
Au cœur d’une société où les mass media jouissent d’une omniprésence grandissante, les images foisonnent et le regard critique du spectateur encourt parfois le risque d’être annihilé, ce dernier étant volontairement dépourvu d’outils d’analyse.
Martine Denoyelle April 2010
« Dans nos sociétés contemporaines, l'image c'est tout. C'est quelque chose qu'il faut combattre. Je crois que c'est un danger. C'est plus qu'un pouvoir, parce qu'il y a une force de manipulation, ce dont je parlais tout à l'heure. On peut y insérer ce qu'on veut de manière cryptée. Et puis s'en servir comme on veut. Il y a des types d'information qui ne passent que par des images. Toute l'information people par exemple ne passe que par les images… On voit bien les réactions des adolescents à cela. Or ce sont des images qui sont d'une banalité totale, rebattues. Des images extrêmement sommaires de la fascination. Donc savoir analyser l'image et ses composantes, cela peut être, comment dire, une sorte de petite formation humaniste, qui garantit une autonomie de pensée. » 1.2.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Oui, incontestablement, elles ont un pouvoir. Et en particulier celles qu'on voit à la télévision. Je pense que cela a changé beaucoup de choses au cours des 30 dernières années. Il me semble que par le biais de la télévision, l'impact des images est beaucoup plus fort. » 1.2.3
« J’ai toujours eu le sentiment, dès le début, lorsque je me suis intéressé à l’image, que le regard, l’œil, était le premier des sens. J’ai lu très tard. Quand j’étais enfant. Je faisais le désespoir de mes parents parce que je lisais très peu. J’ai toujours eu l’impression que voir a toujours été essentiel pour moi. J’ai d’abord été impressionné par les images avant d’être impressionné par quoi que ce soit d’autre. Je pense que c’est vraiment trivial de le dire mais nos sociétés multiplient l’image » 1.2.3
La rhétorique est inhérente au message publicitaire. C’est déjà ce que Roland Barthes analysait à plusieurs échelles, en tant que sémiologue, dans son ouvrage Mythologies, en 1957. Par l’emploi de l’image, la publicité exacerbe cette rhétorique, qui devient à la fois verbale et visuelle. Le spectateur, y accorde alors une attention particulière, chargée de sentiments, mais non sans danger, car son discernement est biaisé. Il devient objet de l’image. Les chercheurs interviewés reconnaissent alors que c’est la même rhétorique qu’on peut observer dans le fonctionnement des images antiques.
Martine Denoyelle April 2010
« On se rend compte que dans la publicité par affiche par exemple, il y a une véritable culture traditionnelle. On pourrait appliquer l'Ilioupersis de Moret à certaines affiches publicitaires. Parce qu’il y en a qui reprennent très visiblement, pour un historien d'art, des attitudes ou des groupes, des gestuelles qui sont tirées, que sais-je, de la Pietà de Michel-Ange. Mais que le grand public ne peut pas percevoir. Ceci dit peut-être que les artistes antiques travaillaient exactement pareil. Mais il y a une utilisation du pouvoir de ces schémas-là dans une perspective différente, qui est la suivante : faire passer quelque chose sans que le consommateur d'images en soit conscient . » 1.2.2
« Oui, un pouvoir terrible, énorme. Pour nos sociétés contemporaines, il est même effrayant et absolu. Pour moi je ne sais pas. Une fois j’ai été interviewée pour une enquête sur les publicités et je me suis aperçue que j’étais incapable de référer une image que je connaissais à une publicité. Donc si l’image a un effet sur moi, ça n’influence absolument pas mes achats et mes choix. Je reconnaissais juste Air France et à peine Renaud, des choses comme ça. […] C’est un pouvoir politique et idéologique. » 1.2.3
« Le pouvoir des images - Zanker ! Évidemment elles ont un pouvoir, sinon on ne les utiliserait pas. Dans le domaine de la religion, dans le domaine de la politique etc. Dans notre société actuelle, oui, puisqu'il y a une prépondérance de l'image publicitaire, qui est une manière de s'imposer au regard et à la mémoire des gens. » 1.2.3
« La publicité est permanente et la publicité est un lieu d’imagination. Le problème est, après, de se demander si l’extraordinaire investissement que les publicitaires mettent dans le fait de renouveler ces images, n’est pas gaspillé. La publicité est sans doute un domaine dans lequel l’imagination visuelle est le plus rapidement, le plus souvent renouvelée. On est entouré d’images qui doivent être décryptées. Beaucoup de messages publicitaires ne sont pas immédiatement perceptibles. L’usage politique chez nous est relativement modéré mais la société fait passer beaucoup de choses par l’image. Même si l’image, de nos jours, tend à se confondre avec la réalité parce que c’est l’image de cinéma, de télévision et que l’on peut croire que c’est la réalité. En fait, ce n’est pas tellement la réalité qui nous frappe que l’image que l’on en donne. Oui, indéniablement et malheureusement, il est plus difficile de prendre ses distances par rapport à l’image, surtout avec la photographie ou le cinéma car l’image semble se superposer à la réalité, plus difficile qu’avec tout autre mode de communication. Je pense que oui, elles ont un pouvoir considérable. » 1.2.3
« L'immagine ha un potere in chi non ci ragiona come ci ragioniamo noi che possiamo anche disfarcene. Penso ai turisti, penso ai vari Mussolini, penso a Berlusconi che ha capito tutto il potere dell'immagine vince con questo cioè la gente è stregata e la sinistra non ha capito. Perché lui come ha fatto ? La gente vede solo quella realtà, e il discorso che facevamo è quello, non vede la realtà esterna. » 1.2.5
Luca Cerchiai May 2003
« Possiedono un potere molto intenso, molto più della parola. […] Nel senso che si impongono con una serie di significati che sei costretto ad assumere, per così dire, quasi implicitamente e, per questo, a volte sono più espressive della parola: ne subisci l’influenza aldilà della soglia di consapevolezza, prima di decodificarle. » 1.2.3
Un des facteurs de puissance de l’image est sa capacité à se mouvoir rapidement dans les esprits. L’image se retient presque instantanément, au détriment du verbe.
François Lissarrague November 2002
« […] il est vrai que nous fonctionnons par rapport à des images dans notre mémoire personnelle. Il y a plusieurs choses. J'en vois trois. Il y en a une qui est l'usage que chacun de nous fait, que moi je fais de la photo comme souvenir des enfants, des parents, de la famille et nous en sommes gros consommateurs, je pense. Après il y a l'espèce de jeu esthétique sur les images qu'on met autour de soi, qui sont des références et qui construisent plein de choses. Cela relève de l'intime et ça s'arrête là, mais évidemment ça a du sens et j'en ai plein mes étagères en effet. » 1.2.3
John Boardman December 2002
« More so than words probably because an image will stay with you longer in your mind than a word will. I find very often, bibliographically speaking, [that when] I think of a picture somewhere, I can’t remember where it is, I can’t remember in terms of finding it – that it’s in the journal of whatever it might be – but I can remember that’s it’s on the top, right-hand corner of a page, and the page has two columns on it. But it’s the image of the image that I remember, rather than the words which go with it. If I spent all my time writing out references, I’m not going to remember the words, but I didn’t. So it’s a visual memory which is uppermost, and that’s because it’s the most vivid, it’s the most influential. » 1.2.3
Luca Giuliani December 2010
« Le immagini hanno naturalmente un potere perché s’imprimano molto rapidamente nella memoria. E, se l’immagine è forte, è difficile sbarazzarsene. Lasciano una traccia. E proprio per questo trovo che è fondamentale, occupandosi d’immagine, di capire che le immagini non cascano mai dal cielo. Sono state fatte. Sono dei prodotti artificiali, che vengono costruiti seguendo certe tecniche, certe regole, e bisogna rendersi conto delle tecniche di costruzione di un’immagine, e bisogna rendersi conto perché l’immagine è stata fatta. Quindi qualsiasi immagine ci presenta una prospettiva particolare, e già il fatto di vedere un fenomeno da una certa prospettiva ci mette su un binario interpretativo. Vedere se una bomba viene buttata già dall’aeroplano, vederlo dall’alto, vedere la bomba cadere dall’alto, o vederla dal basso, vedendosela cadere addosso, sono due immagini completamente diverse. E, quindi, non è il cadere della bomba, è da dove si guarda, e la scelta del punto da dove uno vede qualcosa, già questa scelta è manipolativa nei confronti di chi guarda l’immagine. » 1.2.5
Le travail iconographique s’opère nécessairement par une « prise de distance » avec l’image. La méthode barthienne a su apporter en cela un certain renouveau, en attirant le regard sur les notions de signifiant et signifié, ce qui a ouvert le champ des possibles quant à la compréhension du sens de l’image, à tort ou à raison, notamment lorsque l’on a cherché à l’appliquer aux images antiques. Du fait de sa récente multiplication dans de nombreux domaines, il faut réussir et continuer, presque à la manière de l’archéologue, à voir l’image et décoder ses pouvoirs « couche par couche », afin d’éliminer les conclusions hâtives.
Martine Denoyelle April 2010
« Il faut se méfier du pouvoir de l'image parce que c'est un pouvoir de fascination. Valeur d'argument, je ne sais pas, mais elles peuvent avoir une valeur démonstrative, par la mise en série. Et d'analyse des variations d'un thème, à travers plusieurs images. En tant qu'argument définitif, je ne suis pas tout à fait sûre que l'image puisse jamais être un argument. » 3.1.2
« Moi j'ai été particulièrement choqué par la façon dont, en Allemagne, certains commentateurs ont rapproché sans vergogne l’utilisation des images par le pouvoir augustéen des entreprises propagandistes du IIIe Reich, comme si Mécène et Virgile étaient les lointains prédécesseurs de Goebbels et de Leni Riefenstahl. Il y a là une formidable simplification de l’histoire, d’autant plus que les discours idéologiques romains, déjà avant Auguste, s’adaptaient à des publics très différents, dont certains ne se laissaient pas facilement convaincre. » 4.1
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« En y réfléchissant, je pense qu’il y a un pouvoir considérable. Je pense à toutes les époques et dans l’Antiquité, c’est évident. […] Dans notre société contemporaine, cela me semble évident aussi, mais ce n’est pas neuf. Ce n’est pas ça qui m’a d’abord attiré, c’était une fascination plus esthétique, un monde totalement différent. Je crois effectivement que c’est un énorme pouvoir. On ne peut pas étudier une société ancienne sans leur faire une place. Auprès des historiens, il faut se présenter comme des saltimbanques des images, mais je crois qu’il faut qu’ils nous acceptent. Elles ont un pouvoir et occupent un rôle essentiel dans la documentation. De mon travail au Getty, en 2009, est sorti un joli petit programme d’une journée d’études. C’est une réflexion sur l’image athénienne en contexte athénien. Ce que le Céramique d’Athènes a produit pour les clients locaux, sans aucun détournement par les commanditaires étrangers, le commerce ou les lois du marché. Ce qu’on consommait sur place. » 1.2.3
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« Non, pas par rapport à ma propre expérience mais par rapport à des lectures sur le pouvoir de l’image dans le monde contemporain, des choses comme les écrits de Barthes. Mais il y a un danger : « la rhétorique de l’image », tous nos collègues allemands font cela maintenant. Ce qui me dérange un peu c’est de mettre sur le même plan Euphronios et le paquet de pâtes Panzani. Il faut faire attention. Bien sûr la publicité c’est une chose, mais le pouvoir de l’image doit quand même être un peu différent. Il faut mettre l’image antique à l’intérieur d’une cité qui fonctionne, il y a des échanges, un degré de participation à la vie. Tout Barthes n’est pas adaptable à l’étude de l’image antique. » 1.2.3
Paolo Moreno March 2010
« Il potere è enorme, sicuramente. Le immagini a me hanno fatto anche piangere letteralmente, insomma. Sarà il complesso di Stendhal. […] Spesso quando sono da solo in un museo, in una mostra, vedo un capolavoro e arrivo a capire uno di quei dettagli che vi ho detto in principio, cioè il meccanismo per cui un artista doveva fare quella cosa in quel modo, mi pare di capirlo almeno al mio modo. Questo mi porta, appunto, a una leggerissima emozione anche fisica. Cioè mi accorgo che mi viene una leggera lacrimazione. » 1.2.5