« Ce n'est pas la réflexion de l'artiste qui importe, mais celle de l'autre. Le peintre n'a qu'une vision des choses. Le tableau prend forme avec le spectateur. »
Cette citation de Markus Lüpertz ouvre la réflexion sur la lecture de l’image. En effet, c’est grâce à celui qui la regarde, qui l’étudie que l’image gagne en signification.
Dans le CNRTL, le terme lecture est défini comme « l’action de lire, de déchiffrer visuellement des signes graphiques qui traduisent le langage oral ». Cependant, la lecture d’image ne s’intéresse pas à la transcription d’un langage oral mais à une conception imaginée par l’artiste. On pourra, donc, concevoir la définition de la lecture d’image comme étant l’action de déchiffrer visuellement des signes graphiques qui traduisent la vision de l’artiste. En tant que production d’un artiste/artisan, l’image est en outre une représentation teintée d’une certaine subjectivité.
La conception et la pratique de la lecture d’image ont été deux des thématiques les plus approfondies lors des différents entretiens. L’idée de créer une méthode pour la lecture d’image a été un passage obligé du questionnaire ; or cette idée a souvent été rejetée, la méthodologie étant considérée comme trop rigide et « aplatissante» (François Lissarrague, 4.3). Néanmoins, la démarche d’analyse et de lecture de l’image nécessite une recherche rigoureuse et scientifique ; pour plusieurs interviewés, la lecture d’image peut se rattacher à la sémiologie ; enfin l’impossibilité d’une lecture neutre de l’image est également perçue comme un obstacle par les chercheurs.
L’idée d’une méthode universelle a beaucoup interrogé les interviewés. Bien que son universalité soit envisageable par certains, pour d’autres elle est perçue comme simplificatrice. Il existe une méthode par objet et chaque méthode doit savoir s’adapter à l’image. D’autant plus qu’on voit cette méthode contrainte à une certaine évolution.
François Lissarrague November 2002
« C'est risqué la méthode toute faite. D'abord, ça n'éveille pas l'esprit critique et puis une fois qu'on a inventé un mode opératoire, s'il faut le répéter à la moulinette, ça n'a pas d'intérêt. […] Je crois de plus en plus que chaque objet produit sa méthode. […] Il y a des méthodes de lecture de l'image qui s'achètent dans le commerce, je les trouve très aplatissantes souvent elles sont intéressantes parce qu'elles ouvrent des perspectives. » 4.3
Luca Cerchiai May 2003
« Credo che si debba e che esso (il metodo di lettura delle immagini) debba fondarsi su una continua rimessa in discussione dei principi di metodo, con l’obiettivo di mettere a fuoco la logica, le regole e i passaggi del percorso interpretativo. » 4.2
Luca Giuliani December 2010
« Non lo (il corpus) costruirei sulla base del metodo, ma lo costruirei sulla base di un problema e di singole immagini. Bisogna partire da un problema e poi far vedere che un certo modo di guardare l’immagine è utile per risolvere il problema. È un processo di seduzione, far vedere al lettore che il metodo è utile, ma non partire dal metodo e poi esemplificarlo. Il metodo è al servizio dell’immagine, e non l’immagine al servizio di un metodo. » 4.4
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je crois que tant que l’on n’a pas nommé chaque chose on ne peut avancer. Il y a une espèce d’apprentissage grammatical nécessaire et puis il y a des grands points de méthode, qui je pense ne peuvent pas faire l’objet d’un manuel. » 4.2
Martine Denoyelle April 2010
« On peut toujours élaborer une méthode d'analyse de lecture d'une certaine catégorie d'images assez étroite. Par exemple apprendre aux gens à lire ce qu'il y a sur la publicité, cela me paraîtrait intéressant, parce que là on est dans un système. Avec des objectifs, des points de référence, et un certain nombre de techniques, et donc on doit pouvoir former un ensemble et trouver des règles. » 4.2
« Mais élaborer une méthode exhaustive, ça fermerait au contraire les possibilités de lectures de l’image. Comme on sait que les lectures de l’image sont influées par notre propre contexte culturel, que ça bouge tout le temps, il est probable que dans 20 ans, 30 ans, les gens trouveront autre chose, donc il ne faut pas du tout qu’ils se bloquent sur une méthode de l’image. C’est possible, c’est souhaitable en partie mais alors vraiment de façon limite. » 4.4
Angela Pontrandolfo June 2003
« Io credo che [...] ci sono varie chiavi di lettura, e questo è la bellezza delle immagini e ognuno ha la chiave di lettura che è proporzionale agli strumenti culturali che possiede, credo che questo sia inevitabile. » 3.4.3
Bien qu’il soit conscient de la difficulté, François Lissarrague manifeste néanmoins sa volonté de lire l’image avec la méthode de la mise en série. En revanche, Donna Kurtz et Renaud Robert privilégient le travail de l’image unique avant sa mise en série.
François Lissarrague November 2002
« Ce sur quoi on travaille effectivement, ce sont des séries. C'est-à-dire que l'on prend tel critère comme point de départ et puis on accumule ; et chaque fois que l'on fait cette opération-là, on s'aperçoit qu'il y a des images qui sont à la limite. C'est-à-dire, on ne sait pas si ça entrerait ou non dans la série. » 2.4.1
Donna Kurtz August 2003
« I don’t let them start talking about the iconography first. I always make them go to the material, and then try to place the material in time and space. » 3.1.4
« Cela dit à chaque fois qu’on a un nouvel objet, si c’est un objet nouveau, il faut réinventer en partie les manières de l’aborder. Il faut tourner autour, pour voir sous quel angle on va pouvoir le traiter. » 4.3
« Je pense que les images, il faut continuellement les re-décrire et les re-commenter parce que le regard que l’on a dessus pourra changer et que les jeunes générations ont besoin qu’on leur en parle. » 5.1
Gilles Sauron June 2010
« Je crois que c'est très important quand on étudie l'image antique d'en apprécier la valeur qualitative, telle qu’on peut estimer qu’elle était ressentie dans l'antiquité. Parce que sinon on risque de banaliser, d'aplatir ce qu'on est censé comprendre. Donc c'est très important d'être sensible à la qualité des images. » 1.2.4
On ne peut pas lire l’image sans contexte. Les chercheurs considèrent tous que le contexte est un élément clef au travers duquel l’image doit être lue. Gilles Sauron souligne qu’il existe plusieurs contextes auxquels l’image est confrontée.
« C'est-à-dire qu'on ne peut pas traiter n'importe quelle image et que toutes les images ne peuvent pas être traitées de la même façon, parce que le contexte de l'image est de production et de réception. » 3.2.1
Gilles Sauron June 2010
« Le contexte est essentiel, mais à mon avis, il n'y a jamais un contexte, il y a toujours plusieurs contextes. Parce qu'il y a le contexte dans l'espace (où est située l'œuvre en question), il y a le contexte social (dans quel milieu l'œuvre a été réalisée, à quelle date), il y a le contexte iconographique (c'est-à-dire dans quelle tradition iconographique se situe l'image), si l'image est porteuse de questions religieuses ou philosophiques (quelles sont les traditions en question). Il y a beaucoup de contextes qu'il faut essayer de resituer. » 3.2.1
John North December 2002
« Your job is to explain what the context of the evidence is, why it works like this, what it proves and what it doesn’t, and just sort of little snippety bits or quotes don’t ever do that. But you also got to be realistic about what you can do in a lecture or in a publication. You can’t actually go into everything; you’ve got to pick what you’re going to go into. I don’t know about…. I mean the problem always seems to me to be acutely set not so much by the literature and art. » 3.1.1
Quand bien même l’élaboration d’une méthode universelle reste complexe, certains favorisent une lecture d’image codifiée et grammaticale. Ainsi, pour déchiffrer l’image, les chercheurs ont recours à la sémiotique comme clé de lecture.
François Lissarrague April 2022
« Ce (la méthode de lecture de l’image) sera la sémiotique ; et on va traiter les images comme un langage, dont il faudrait établir le lexique etc. » 3.2.4
« L’iconographie c’est comme d’apprendre à lire un texte, à déchiffrer un texte, à apprendre le grec, à apprendre les conjugaisons, à savoir lire le texte, mais si on ne comprend pas ce qui y est dit, si on n’essaie pas de comprendre l’intérêt de ce texte … » 3.2.1
« Déjà, ils doivent apprendre, par exemple, le grec parce que souvent ils n’en ont pas fait. Il faut apprendre la langue, à lire les textes et apprendre à déchiffrer, à lire les images. » 3.2.3
« Je me méfie du discours sur l’image qui se réduit au décryptage d’un rébus. » 3.2.4
« En réalité, c’est quand même cela l’essentiel du discours de l’image. Les gens qui travaillent sur les textes n’ont pas réussi à remplacer le mot style par quelque chose de satisfaisant. On a tenté « écriture » et d’autres mots qui finalement n’arrivent pas à rendre totalement les choses. Pour l’image, c’est tout aussi vrai. Je dirais « langage des formes », « grammaire des formes », etc… Mais pour moi c’est l’aspect qui m’intéresse le plus. » 3.1.5
Selon Pascale Linant de Bellefonds, il faudrait regarder l’image comme un enfant pour que sa lecture en soit la plus neutre possible. Notre regard est immédiatement imprégné par notre époque, nos apprentissages ainsi que notre subjectivité. C’est pourquoi la lecture d’image ne sera jamais complètement innocente, comme le dit Luca Giuliani.
Pascale Linant De Bellefonds February 2010
« Il faut regarder les images avec un regard d’enfant. Ce serait intéressant si on pouvait se dispenser de son savoir, on verrait des choses que le savoir empêche de voir. » 4.2.
Donna Kurtz August 2003
« The person making the drawing will reflect the practices of his period, will reflect his own experiences. So you would expect them to change, and it’s very interesting to have a sequence of changes that you can watch over a period of time. » 2.1.2.
« Ce que je perçois n’est pas forcément la réalité et la réalité est quelque chose que personne ne perçoit. » 3.2.3
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je suis très méfiante par rapport à la reproduction (de l’image) parce que je trouve que l’on peut tout faire, comme (la) dramatiser. » 2.1
Paul Cartledge December 2002
« It is our discourse and those of our predecessors, so earlier receptions which have coloured, which have influenced the way in which later people have looked at them. There’s no such thing as an innocent view. » 3.2.4
Luca Giuliani December 2010
« Perchè qualsiasi immagine è stata prodotta alla ricerca di un effetto. Le immagini innocenti non esistono. Non esiste l’occhio innocente, ma non esiste neppure l’immagine innocente. » 1.2.5