L’enseignement, du latin insignare: indiquer, insignire: mettre une marque, désigne une action, un art, celui d’enseigner quelque chose à quelqu’un, lui en faire acquérir la connaissance ou la pratique. De ce fait, il existe un rapport hiérarchique d’un maître à un élève, un étudiant, un apprenti, où le premier apporte son savoir, en tant qu’autorité pédagogique, à un tiers. L’enseignement se rattache à la notion plus globale d’éducation qui vise à l’acquisition de principes, d’habitudes et à la formation de l’esprit d’une personne. Le droit à l’éducation figure d'ailleurs dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, art. 26, 1.
En leur qualité de chercheurs, d’anciens élèves puis d'enseignants, les différents interviewés ont été confrontés à la pratique de l’enseignement. Plusieurs chercheurs, s'inspirant de leurs propres expériences, nous amènent à nous interroger sur les formes qu'a pris cet enseignement, ainsi que sur son rôle et celui des enseignants dans la construction d’un système de pensée, et plus précisément dans le cas de l’iconographie. Leur discours tend d’autre part à différencier plusieurs formes d’enseignement en ce qui concerne l'image.
Plusieurs chercheurs se confient sur la vision qu’ils ont de la finalité de l’enseignement : au-delà de l’appropriation d’une connaissance, il s’apparente plutôt à l’acquisition d’un mode de penser et dans le cas des images, d’une manière de regarder, comme nous l’explique Paolo Moreno. Pour Martine Denoyelle et Luca Giuliani, l’enseignement de l’histoire de l’art permet aux étudiants d’éduquer leur regard et d’apprendre à décrypter des images de la vie de tous les jours, auxquelles chacun est confronté.
Martine Denoyelle April 2010
« Dans nos sociétés contemporaines, l'image est tout. C'est quelque chose qu'il faut combattre. Je crois que c'est un danger. […] C’est pour cela que l'enseignement de l'histoire de l'art à l'école me paraît quelque chose d'extrêmement important, à l'heure actuelle : l'éducation du regard à décrypter, qu’est-ce qu’une forme, un style, une image, et le sens qu’ils transportent. Cela devient un atout à l'heure actuelle par rapport à la fascination de l'image qui est surdéveloppée un peu partout, dans les médias, sur les murs, partout. […] Donc savoir analyser l'image et ses composantes, cela peut être une sorte de formation humaniste, qui garantit une autonomie de pensée. La vraie fonction de la culture. » 1.2.3
« J'ai essayé de montrer que la lecture [de l'image] est quelque chose de très personnel, très subjectif. Donc j'ai initié mes étudiants à la subjectivité, parce qu’au-delà des connaissances qu'il faut avoir - que c'est un vase, à figures rouges, datant de 450 avant J.-C. - il y a ensuite un passage important, surtout quand on est étudiant, c'est d'oser, c'est l'appropriation de la représentation. Il s’agit d’une chose très difficile à faire et je préfère qu'ils le fassent avec leur expérience en tant qu'être humain, plutôt que de le faire selon des schémas qui ont été appris par cœur, qui vont être appliqués et qui seront désincarnés. » 4.2
Luca Giuliani December 2010
« La difficoltà da affrontare è che la gente, gli studenti che vengono dalla scuola non sono abituati a guardare. Cioè imparano a leggere, imparano a far di conto, imparano molte cose, ma non imparano a guardare. Nessuno glielo insegna. È un compito magnifico quello di insegnare a guardare, di persuaderli che bisogna aprire gli occhi, tenerli bene aperti, senza procedere subito ad andare oltre, alla prossima vetrina, e contemporaneamente non smettere di continuare a pensare. » 4.3
Paolo Moreno March 2010
« Ho lavorato su immagini con un sistema di immagini selezionato che Bianchi Bandinelli mi propose per la prima volta, e quindi è un suo dato che io poi ho elaborato in modo diverso, nello sviluppo del metodo, ma di fronte al mio sgomento. » 1.1.2
Luca Cerchiai, Angela Pontrandolfo et Renaud Robert, en leur qualité d’enseignants, ont été confrontés à des élèves, des classes de niveaux différents. De cette expérience, il ressort la nécessité d’adaptation du contenu à diffuser en fonction de l’avancement du niveau des élèves. Pour Luca Cerchiai par exemple, il est trop difficile d’enseigner l’iconographie de manière importante aux débutants. La méthode progressive prônée par Angela Pontrandolfo et Renaud Robert vise à l’acquisition par les élèves d’une autonomie par rapport à cet enseignement et à l'image grâce à l’évolution des différentes informations acquises au fil des années.
Luca Cerchiai
« Nel livello iniziale degli studi universitari ci si può accostare all’iconografia: approfondire il metodo che porta a identificare i soggetti valorizzando gli elementi significanti. Ma nella formazione di primo livello, in cui si privilegia una formazione di base, difficilmente l’iconografia può reclamare un grande spazio. [...] No ho nessuno problemi con questi studenti formati. Alcuni di loro mostrano una grande attitudine e hanno ormai raggiunto un livello di piena autonomia » 4.3
Angela Pontrandolfo January 2003
« La mia esperienza di insegnamento è che io cerco a secondo dei livelli degli studenti. [Ai principianti] do le basi filologiche e soprattutto, li costringo a riconoscere, a inserire le cose nel tempo e nello spazio. Poi la lettura iconografica è il passaggio successivo. Passo dai grandi monumenti. Ad esempio gli faccio prima studiare il Partenone, che mi sembra chiaro, è come un punto di partenza per le cose. E poi negli anni successivi provo a farli lavorare sulle immagini però non faccio lavorare tutti. [...] E' un discorso di sistemi » 4.3
« Je pense qu’effectivement face à des gens qui n’ont aucune expérience, il faut donner des règles simples tout en sachant soi même que ces règles sont pour partie arbitraires et illusoires. On est un peu obligé de s’y tenir pour éviter précisément que les étudiants soient perdus et que l’objet ne leur glisse entre les mains mais il ne faut pas oublier ensuite la phase où on leur explique que tout cela est en partie arbitraire. […] Avant de se lancer dans un concerto de Liszt, il faut commencer par faire des gammes très simples. Donc il faut commencer par des exercices pratiques encadrés ou artificiellement simples pour progressivement arriver à quelque chose. […]. Je pense qu’il faut partir souvent de choses simples […]. Cela peut paraitre parfois un peu abêtissant, mais je pense que c’est quand même commode. » 4.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Dans le cas précis de l’iconographie grecque, il est vain de l’enseigner à des gens qui n’ont aucune connaissance. Il faut savoir regarder et raccrocher à une culture et à un contexte. » 4.3
Plusieurs chercheurs mettent l’accent sur une composante principale de l’enseignement : la pédagogie. Cette science de l’instruction vise à faciliter l’éducation par une aptitude à transmettre le savoir. Le professeur, ici Martine Denoyelle, Gilles Sauron, Paolo Moreno ou encore Françoise Frontisi Ducroux, adapte son discours à son public pour l’intéresser et faciliter son apprentissage. Pour Martine Denoyelle, cela passe par la mise en avant d’éléments significatifs de l’image. C’est souvent pour cette même raison qu’en leur qualité d’élèves ils se souviennent de détails mentionnés par leurs professeurs mais, comme le souligne Gilles Sauron, l’apprentissage de l’image est une pratique très personnelle.
Martine Denoyelle April 2010
« Je suis prête à intervenir sur l’image par des moyens informatiques dans un cours, de manière pédagogique, oui. Pour des cours cela m'est arrivé d'entourer, de faire des choses plus démonstratives, parce que dans l'enseignement il y a des choses qu'il faut essayer de faire passer par le visuel. » 2.2.2
« C'était quelqu’un [Dietrich von Bothmer] qui avait construit son système de peintres et pour lequel c'était assez difficile par la suite de faire bouger les choses, si on apportait quelque chose d'un peu différent. C'était un gardien du temple. Cela m'a fait découvrir toute l'histoire de la discipline. Il avait une mémoire extraordinaire, connaissait toutes les anecdotes concernant les grands de la discipline [...], mais tout cela fait partie d'une pédagogie. » 1.1.4
« Il y a des gens qui apprennent très facilement les langues, il y en a d'autres qui rentrent très facilement dans les images et je crois que cela est malheureusement difficile à enseigner. C'est comme ça. […], je pense que ce qui compte c'est l'expérience, la pratique juste, rigoureuse ; pour le reste il me semble que les gens doivent se découvrir eux-mêmes ce genre de talent et, s’ils ont envie de continuer, ils le font. Mais cela ne s'enseigne pas comme on pourrait enseigner un sport, ce n'est pas du tout pareil, car cela mobilise des facultés mentales qui ont dû se former depuis longtemps et à partir de là il est possible d’aider quelqu'un dans cette voie mais certainement pas lui apprendre à traiter des images, à les analyser, s'il n'a pas les facultés pour. » 2.1.2
« Mais, comme je l’ai dit toute à l’heure, la pédagogie joue un grand rôle dans mes livres. […] Elle consiste à utiliser dans le discours et dans les figures, tous les moyens pour essayer de faire comprendre ce que l'on voit. » 4.3
Donna Kurtz August 2003
« I love my subject very much, and I would like be able to share it with people, and I am aware that many people feel that it is only a privileged few who know Latin and Greek, and have had the benefit of higher education in university, who can benefit from this, and that is simply not true. And the idea behind the design of the website [Beazley Archive] has always been to have the scholarly databases, but to have an attractive front-in, which is image-driven, which even an older child can find useful. » 2.1.3
Françoise Frontisi-Ducroux et Paolo Moreno expliquent que l’enseignement donné dans les institutions varie de manière importante du fait du contexte socio-culturel et politique influençant parfois un pays tout entier. Ainsi, Françoise Frontisi-Ducroux en arrive à la conclusion qu’il paraît vain de vouloir élaborer une méthode spécifique d’enseignement car cette dernière sera toujours amenée à évoluer ou être modifiée.
Paolo Moreno March 2010
« Il regime dittatoriale in Italia, il fascismo, ha dato un'interpretazione dell'arte romana. Sì, l'ha data molto pesante. […] Dopo il fascismo direi che un significato politico non si è dato, cioè si è dato nel modo di studiare con Bianchi Bandinelli. E invece, in quegli anni Carandini scrisse il saggio Archeologia e cultura materiale in cui proponeva di non insegnare più la storia dell'arte greca e romana nelle scuole, nelle università. Bisognava studiare le produzioni di interesse popolare, di storia economica, quindi le ceramiche del vino, i prodotti, le anfore e così via. Questo è un caso limite, ma non è che arrivava a investire il significato delle opere d'arte, è un po' diverso. Invece il fascismo voleva sapere un parallelo tra l'immagine di Tito, che era piuttosto truce, e un mascellone massiccio come Mussolini. » 3.4.2
« Élaborer une méthode exhaustive fermerait les possibilités de lectures de l’image. Comme on sait que les lectures de l’image sont influencées par notre propre contexte culturel, que ça bouge tout le temps... Il est probable que dans vingt ans, trente ans, les gens trouveront autre chose. Donc il ne faut pas du tout qu’ils se bloquent sur une méthode de l’image » 4.4
Dans cette continuité plusieurs chercheurs mettent aussi en avant un autre obstacle à la constitution d’un enseignement normé : la différence entre les systèmes éducatifs mis en place dans les pays.
Irene Bragantini
« Vedo per alcune cose grandi punti di contatto tra la formazione italiana e alcuni archeologi tedeschi, punti che mi sembrano molto vicini. Difficilmente mi capita di trovare qualcosa del genere, quando leggo articoli che vengono dal mondo accademico, di lingua inglese, intendendo, Inghilterra e Stati Uniti. » 4.2
Paolo Moreno March 2010
« Credo che tutto sia trasmissibile e anche divulgabile, e questo è un aspetto che gradirei che venisse sottolineato, cioè che il modo di scrivere e di insegnare è unitario e coerente. In questo io seguo un modello prevalentemente anglosassone, e precisamente inglese più ancora che americano, dove veramente gli studiosi inglesi, gli storici inglesi si possono tutti leggere, studiano con dei libri che stanno in libreria. » 4.1
John North December 2002
« I would have thought that there were manuscripts, documents, and papers, and I knew about inscriptions, a little bit about papyri, but I don’t think that I knew that one could go to the British Museum and look at physical remains of antiquity, certainly not that they were digging them up all over the place and that there was a continuing, increasing flow of material. I don’t think that that’s untypical of a British classical education. I don’t know how far it would be true in other parts of Europe, probably not as true in Germany, […] they have a strong tradition of that. […] : a philological approach to images. The philologist doesn’t work like that. So maybe that’s a particularly British tradition, or British-France tradition, and probably not as much in Italy where the stuff is around you much more. […] I think that British children today are very much presented with images from the beginning, and I don’t believe that anybody gets the sort of completely isolated education, so that, I think, has changed. I think that images are much more to the fore in people’s discussions, and I think that there’s a core of literary concern. “Greats” is of course tremendously powerful in this country, and archaeology is quite a new subject in Oxford, and “Greats” has traditionally been all about your capacity to take words and debate and discuss them. » 3.2.3
« But what they do is to cut down the money and say that you don’t need this anymore, and [there’s] less money, less money for the teachers, less and less resources, but nevertheless, you go on delivering a typically English education. » 1.2.5
Au-delà du poids des contextes, c’est bien les enseignants qui, par leurs approches, amènent à une différenciation des méthodes d’enseignement. En effet, les interviewés reconnaissent, en tant que professeurs et anciens élèves, la grande variation des savoirs dispensés et des méthodes. Au fil des années, ils ont pu mettre au point une méthode spécifique de lecture de l’image. Le choix de ces images est le fruit de l’inclination de certains professeurs envers leurs sujets de prédilection. Cette constation amène les spécialistes au constat qu'il n'est pas donné une assez grande place à l'image dans les méthodes d'enseignement.
François Lissarrague November 2002
« Une méthode de lecture est possible mais pas complètement ; c'est souhaitable mais pas totalement. S'il y avait un manuel du commentaire de texte, on ferait tous ça. En même temps, chaque commentaire, s'adapte au texte que l’on va commenter et c'est tout le problème des outils pédagogiques. Mais est-ce qu'on doit, dans la recherche, produire tout de suite les outils pédagogiques ? Je n'en sais rien. J'aime bien enseigner ; je pense qu’il est utile d'arriver à être clair sur ce qu'on fait. Est-ce qu'il faut en faire un manuel ? Donner des outils oui. Donner des méthodes toutes faites, je ne crois pas. Cela est risqué une méthode toute faite, ça n’éveille pas l’esprit critique et puis une fois que l’on a inventé un mode opératoire, s’il faut le répéter à l’infini, cela n’a pas d’intérêt. » 4.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« L’image a été et reste, d’une certaine façon, un peu méprisée et un peu secondaire, ce qui est dommage. Il y a certainement des choses à faire, ne serait-ce que dans la façon dont on l’enseigne. Je pense qu’on n’apprend pas suffisamment aux étudiants à analyser une image. Même en histoire de l’art, faute de temps ou parce qu’on n’en voit pas la nécessité, l’intérêt. Dans le cours que je fais, je commence par l’apprendre aux étudiants. J’essaie de leur apprendre à regarder l’image avec un regard neutre, leur former le regard, et ça, je pense que c’est peut-être une chose qu’on a trop perdue de vue. On apprend à l’école à analyser un texte (de moins en moins) et ça va de pair. C’est l’esprit d’analyse en général qui se perd. J’ai vu l’évolution avec mes enfants : entre l’aînée et la plus jeune, quelque chose s’est passé, on ne faisait plus d’analyse de texte, et l’image, alors, n’en parlons pas ! Pourtant, on aurait pu penser que l’on vit dans une société où l’image a une place extrêmement importante, malgré cela on n’apprend plus à l’aborder. » 3.1
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je crois que tant que l’on n’a pas nommé chaque chose on ne peut avancer. Il y a une espèce d’apprentissage grammatical nécessaire et puis il y a des grands points de méthode, qui je pense ne peuvent pas faire l’objet d’un manuel. Tant que l’on n’a pas rendu compte de tous les détails, on ne sait rien de la scène, il faut décrire le motif central. Bref des choses très simples mais que les étudiants ne savent pas. » 4.2
Luca Giuliani December 2010
« Bisogna farlo. La storia dello stile è una cosa che non va dimenticata. E questo è un problema generazionale. Per esempio, a noi, ancora, l’analisi stilistica è stata insegnata, anche se è un metodo di analisi visive che abbiamo imparato fino alla nausea devo dire. Alla fine non ne potevamo più. Tant’è vero che questo, poi, non lo mettiamo più al centro. Ma è una cosa che bisogna imparare a fare. Perché senza analisi stilistica è difficile vedere le immagini e come sono. » 3.1.3
Irene Bragantini
« Non ensegno particularmente a descrivere. Non è una cosa che mi sembra interessante fare. Mi sembra che quelle cose uno se le può fare da solo e che nell'insegnamento, sono altre le cose che uno deve trasmettere. » 3.1.2
Paolo Moreno March 2010
« Si è formato sempre direttamente perché trovo che la cosa fondamentale è quella che ci ha insegnato Winckelmann e cioè il rapporto diretto, continuo, ripetuto col monumento. Anch'io andavo propagandando ai miei allievi di andarsi a vedere il monumento […] Ovviamente il processo di schedatura è uno dei primi che ho imparato a livello universitario iniziale e che ho sempre rigorosamente trasmesso agli allievi, dedicando tempo ed insegnamento per trasmettere la maniera di schedare sia l'oggetto, sia i libri che riguardano quell'oggetto. » 1.1.4