Par définition, un « détail » est un petit élément dans un ensemble. Ce terme peut avoir une connotation dépréciative, comme partie secondaire d’un tout. Sa qualification ou son analyse sont dès lors subjective, voire aléatoire. L’historien de l’art Daniel Arasse a su révéler toute l’importance du détail dans une composition picturale. Il en distingue différentes sortes selon les processus de représentations adoptés par le peintre ou de perceptions engagés par le regardant. Cette notion est donc centrale pour la science des images. L’iconographie est particulièrement attentive aux détails car ils révèlent des choix historiques ou significatifs malgré leur apparence insignifiante et purement esthétique.
Ce terme apparait explicitement dans le questionnaire, lorsque les interrogés doivent exprimer leurs exigences sur les modes de reproduction des images. Ils peuvent trouver le détail primordial, nécessaire ou facultatif dans l’étude de l’image. Cependant, il est intéressant de noter que « détail » apparait à multiples reprises dans maints entretiens. Sa prise en compte devient pour certains un outil iconographique alors que pour d’autres elle est davantage pédagogique. Certains préfèrent l’analyser de manière isolée pour cerner une œuvre et d’autres le voient comme une complémentarité à l’étude de l’ensemble, pour la lecture globale de l’image.
Pour de nombreux chercheurs, le détail est utile car il permet d’illustrer un discours de façon très précise. Ils utilisent la photographie pour justifier ce propos. Certains d’entre eux pensent que la photographie est un support pertinent à condition qu’elle soit de bonne qualité. D’autres pensent que la rencontre physique avec une œuvre permet une meilleure compréhension de cette dernière, par la perception des détails, servant un discours pédagogique postérieur.
Martine Denoyelle April 2010
« Je suis très frustrée par les photos que j'ai mises dans certains articles car je trouve qu'elles ne sont pas assez bonnes, que les détails ne sont pas d'assez bonne qualité, et même dans l'ouvrage sur la céramique de Grande-Grèce, parce qu'on a acheté des photos et que j'aurais aimé une qualité plus grande. Je trouve qu'on ne voit pas ce que je dis. [...] (Dans) ses photos (de Didier Fontannaz) des vases du Peintre de la Naissance de Dionysos, les détails sont remarquables. Effectivement il a mis dans sa thèse des photos personnelles et on y voit très bien, c’est très clair. Les photos sont de très bonne qualité. Elles illustrent bien ce qu'il dit. » 2.2.1
Question : « Etes-vous prêt à intervenir sur l’image par des moyens informatiques ? »
« Dans un cours, de manière pédagogique, oui, dans un article scientifique, peut-être non. Tout ce que je sais faire c'est rogner l'image. Et faire un détail. Je ne sais pas pratiquer photoshop. Même si je savais, je crois que je ne le ferais pas pour un article scientifique. Je préfère dans ce cas-là laisser à l'état brut l'image. » 2.2.2
Détail du Cratère attribué au « Peintre de la naissance de Dionysos », Tarente, vers 400 av. J.-C., H.91 cm, Inv. A.1018, Musée Art & Histoire, Bruxelles.
Source: https://books.openedition.org/pcjb/2859
La céramique proto-apulienne de Tarente: problèmes et perspectives d’une recontextualisation, dans M. Denoyelle, E. Lippolis, M. Mazzei et Cl. Pouzadoux (éd.), La céramique apulienne. Bilan et perspectives, Table ronde de Naples 2000, Naples 2005, p. 125-142.
Cratère attribué au « Peintre de la naissance de Dionysos », Tarente, vers 400 av. J.-C., H.91 cm, Inv. A.1018, Musée Art & Histoire, Bruxelles.
Source: https://books.openedition.org/pcjb/2859
La céramique proto-apulienne de Tarente: problèmes et perspectives d’une recontextualisation, dans M. Denoyelle, E. Lippolis, M. Mazzei et Cl. Pouzadoux (éd.), La céramique apulienne. Bilan et perspectives, Table ronde de Naples 2000, Naples 2005, p. 125-142.
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« C'est intéressant, c'est une discussion que j'ai eue pour la publication d’Aphrodisias. Je me suis rendue compte que mes collègues anglais ou américains qui y travaillent ont tendance à considérer qu'une très belle photo peut remplacer une description précise. J'ai insisté pour rester fidèle aux pratiques françaises. Pour moi, tout détail est significatif et on ne le voit pas forcement d'emblée avec une photo, si bonne soit elle. » 2.2
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
Question : « Et, à part, l’observation des repeints, des interventions, qu’est-ce qui vous frappe aussi dans le fait de voir un objet, dans sa matérialité ? »
« C’est le contact ! Parce que je pense qu’il y en a : il faut tourner autour ! Donc c’est extrêmement frustrant parce que la plupart du temps ce n’est pas possible, dans les présentations qui sont faites. Cela commence quand même à faire son chemin : il y a les vases qui tournent dans les vitrines. Puis si l’on peut aller dans des visites organisées privées, je crois qu’il y a là un contact et tout cela, c’est indispensable. Mais, l’expérience du Getty, m’a montré qu’avec de très bonnes photos, il y avait même des choses qu’on arrivait, une fois qu’on connaissait l’objet, à voir sur la photo par des procédés extraordinaires. C’est une aide, alors que j’y voyais plutôt une trahison. C’est plus acceptable que de dessiner. Je suis très méfiante par rapport à la reproduction parce que je trouve que l’on peut tout faire, comme dramatiser. Mais j’avoue l’utiliser. Dans ma pratique pédagogique s’intègre le souci du détail, pour faire sentir. Les deux donc me paraissent importants ». 2.1.1
Jas Elsner December 2002
« Within the remit of selecting pictures for a book or article, I would be quite careful. I would choose my details carefully, I would choose my colour reproductions carefully, I do prefer colour to black and white in general, although for example Paul Zanker once said to me: "waste of time, better black & white". (That said, his sarcophagus book with Ewald is a major event because there is so much colour!) I suppose that's for sculpture, but I think colour looks better even for sculpture. » 2.3.1
John Boardman December 2002
Question: « But, for example, for you is the description [of an image or object] very important? »
« Yes, because description shows that you’ve looked at it. »
Question: « So how do you conceive of it? Do you have a program? »
« No, I would just describe. I would put down everything that I can see. I’ve done quite a bit of catalogue work, Corpus Vasorum and things like that. That teaches you to put into words what you see, or to help other people to see what you see. I think that’s very important, to be able to describe in great detail and great clarity and in some people can’t do it clearly. You read the description and you say, “well did he really mean that or that?” It isn’t particularly clear unless you’ve got the picture as well, and even when you’ve got the picture sometimes. » 3.1.4
Pour les chercheurs, l’étude du détail permet de cerner une œuvre dans son ensemble, notamment son iconographie. Pour certains la reproduction par le dessin permet d’y prêter davantage attention alors que d’autres préfèrent le contact visuel.
Martine Denoyelle April 2010
« Il ajoute quelque chose (le peintre), un détail et ce détail à une force ou une pertinence, un intérêt pour la scène dans son ensemble qui est particulièrement forte. » 1.2.4
« Mais je ne centrerais pas tout un article ou une démonstration sur un objet que je n'aurais pas vu, effectivement. Ce qui était le cas de beaucoup de gens qui avaient écrit sur le cratère des Niobides. Justement quand j'ai écrit le Solo sur le cratère des Niobides, l'intérêt était que d'abord je l'avais examiné de très très près, le détail des lignes de sol, chose que beaucoup des publicateurs n'avaient pas faite, puisque c'était une sorte de pierre de touche iconographique. » 2.1.1
Cratère des Niobides attribué au « Peintre des Niobides », Orvieto (Volsinii), v. 460-450 av. J-C., H. 54 cm, Inv. G 341, Musée du Louvre, Paris.
Source: https://www.louvre.fr/decouvrir/le-palais/les-vases-grecs-du-marquis-campana
Détail du Cratère des Niobides attribué au « Peintre des Niobides », Orvieto (Volsinii), v. 460-450 av. J-C., H. 54 cm, Inv. G 341, Musée du Louvre, Paris.
Source: https://www.photo.rmn.fr/archive/94-050340-2C6NU00EICKH.html
Question : « Le dessin permet de comprendre la composition de l’image et quoi d’autre ? »
« De faire attention à des détails qui échappent complètement quand on regarde, parce qu’on peut avoir un regard vague. Ça oblige à regarder d’une autre façon. » 2.1
« Le principe de voir les objets, c'est un principe très important, puisqu'il y a tellement de confusions assez étonnantes dans les descriptions d'après les documents photographiques. Le contact direct permet de pouvoir enregistrer les moindres détails qui très souvent échappent sur une reproduction. » 2.1.1
John Boardman December 2002
« The iconography is determined by little details which have to be observed. » 2.1.2
Martine Denoyelle considère opportun de traiter les détails de façon isolée. Ils sont une source iconographique unique pour identifier l’auteur d'une œuvre. Il serait inutile pour elle de faire une description générale de l’objet étudié. Elle préfère éclairer directement sa singularité par le détail.
Martine Denoyelle April 2010
Question : « Quelle place accordez-vous aux aspects stylistiques ? »
« Une place énorme parce que justement, la description ne doit pas être trop longue parce que sinon cela ne sert à rien. C'est plutôt un pointage, une orientation. Ce sont plutôt les détails, les groupements, [qui importent] si je veux prouver qu'il ne s'agit pas du peintre d'Amycos, auquel la péliké est traditionnellement attribuée, mais du Peintre du Cyclope. Pour moi les indices signifiants sont les fesses pointues du petit jeune homme, la façon dont il tient ses mains, l'agencement des mains et leur dessin, qui est extrêmement fin, et la façon extrêmement laxe dont ses bras retombent. Donc je vais essayer de trouver des termes pour attirer l'attention sur certains détails qui sont à mon avis signifiants. Mais je ne vais pas décrire toute la scène, […] parce qu’il y a un certain nombre de chose qui sont en commun avec d'autres. Je vais me contenter d'essayer de pointer [certains] détails. Il y a toutes sortes de choses qui ne sont pas dicibles. En essayant de dire les choses qui ne sont pas dicibles et en laissant les photos et la mise en regard des différentes photos, faire le reste. C'est là que l'image apporte une responsabilité importante dans les articles qui portent sur le style, c'est là que c'est important d'avoir des bonnes photos et d'avoir des confrontations qui sont pertinentes, au simple regard. » 3.1.5
Nestoris attribué au « Peintre d’Amykos », Lucanie, 4e quart Ve s. av. J.-C. (vers -420), musée du Louvre, Paris.
Source: https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010274540
(Détail) Nestoris attribué au « Peintre d’Amykos », Lucanie, 4e quart Ve s. av. J.-C. (vers -420), musée du Louvre, Paris.
Source: https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010274540
Cratère attribué au « Peintre du cyclope », Lucanie, 3e quart Ve s. av. J.-C. (fin) (vers -430), musée du Louvre, Paris.
Source: https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010270345
La majorité des interviewés considèrent que l’examen des détails doit s’effectuer en parallèle de l’œuvre dans son ensemble. Le détail est accessoire mais fondamental pour la compréhension de l’objet étudié.
François Lissarrague November 2002
« J'essaie d'avoir des documents lisibles, pas trop mal reproduits et j'essaie, je n'y arrive pas toujours, de ne pas montrer des détails, de montrer des ensembles. » 2.2.1
« Les détails sont toujours utiles, mais à côté d’une photo complète. » 2.1
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« Oui, il faut des vues d'ensembles et des détails qui restent indispensables. » 2.2
Question : « Avez-vous déjà pensé écrire un manuel en iconographie ? Comment le concevriez-vous ? »
« Je crois qu’il faudrait être très méthodique dans l’analyse de l’image, terre à terre, scruter tous les détails. On pourrait prendre comme exemple la mosaïque d’Aïcha. C’était très symptomatique. C’était un défaut d’analyse systématique de cette image qui fait que certains sont partis sur des fausses pistes en projetant leur savoir. Ça leur rappelait quelque chose manifestement et ils ont voulu coller leur savoir à cette image. Alors qu’il faudrait regarder chaque partie de cette image au lieu de se dire d’emblée qui est qui. Il faut savoir regarder une image sans l’identifier au préalable. » 4.
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« Dans ma pratique, j’essaie de ne jamais montrer un détail sans avoir une vue totale de l’objet car je pense que la démarche iconographique est justement de tout intégrer. » 2.1.3
Luca Cerchiai
« Credo che in uno studio iconografico sia necessario sostenere il ragionamento attraverso una presentazione analitica delle immagini: quindi, oltre al pezzo intero, anche i dettagli che rendano conto dell’ipotesi di lettura. Poi, più che l’uso del colore, mi sembra importante la possibilità di inserire disegni: come ho detto prima, sono lo strumento più efficace perché interpretano, non sono mai neutrali. » 2.2.1