Le terme « collection » désigne un ensemble d’objets matériels ou immatériels qu’un individu ou une institution a sélectionné et rassemblé. Il fait aussi référence à la faculté d’en entretenir et gérer les objets. La constitution d’une véritable collection se définit par la capacité du collectionneur à créer des regroupements d’objets qui forment un ensemble cohérent et signifiant. Si la pratique de la collection au musée se présente comme la source de son existence et la finalité de ses activités, l’art de collectionner pour les particuliers confère une autre valeur à l’objet. L’action de collectionner peut ainsi devenir un loisir et même une profession à vocation pécuniaire ou patrimoniale.
Ces entretiens interrogent à plusieurs reprises l’activité de collectionner. En quoi consiste-t-elle ? Quelles formes prend-elle ? Les chercheurs exposent en effet les modalités du collectionnisme et la diversité de ses pratiques. Ils s’interrogent également sur l’histoire des collections et au cas des catalogues numériques et des bases de données qui bouleversent notre rapport aux collections.
Le principe même de collectionner consiste à réunir des objets d’un même thème dans la volonté de créer un ensemble éclairé par un but. Ce but peut être pécunier, lié au loisir, il est également scientifique voire animé par toutes ces raisons. Si la collection n’est parfois qu’un plaisir personnel comme pour François Lissarrague, qui évoque sa collection de cartes postales, elle a souvent pour vocation de mettre en lumière « l’œil » et « l’esprit» du collectionneur. La collection participe alors à la mise en valeur de son propriétaire sur le plan du marché de l’art, dans la communauté scientifique ou bien dans la représentation même de son personnage public.
François Lissarrague November 2002
« Je collectionnais les cartes postales. J’ai toujours accumulé des images. […] Oui, je tiens à "mes" images ; cela peut paraître ridicule, fétichiste. Dans le type de travail que je fais, je suis très lié aux objets, ce qui oriente vers le collectionnisme et une forme de fétichisme évidemment. Alain Shnapp m’a toujours mis en garde : « attention tu vas devenir collectionneur ». Qu’il y ait un côté fétichiste et en effet aliénant, je suis d'accord là-dessus, donc il faut se surveiller. Mais je ne cache pas que oui, j’ai quelques vases grecs et si j'avais les moyens, j'en achèterais. En même temps, c'est naïf : quel intérêt y a-t-il à en posséder un plutôt qu'un autre ? » 1.2.3
Le principe de collection induit un autre rapport à l’œuvre d’art. L’œuvre n’est plus unique, elle ne fait complétement sens qu’au cœur de cette collection. François Lissarrague explique que le principe de collection peut aussi permettre d’expliquer et de commenter un objet. Il propose en quelque sorte d’inverser le processus du collectionnisme en plaçant l’objet unique au cœur d’une collection pour en faire l’étude. D’autres confèrent une utilité à la collection quand elle se caractérise par une accumulation d’images mentales ou matérielles. Ces chercheurs forment alors les collections d’images pour mener leurs études. Pour cela, Pascale Linant de Bellefonds qui ne se définit pas comme une collectionneuse accepte de l'être dans le cadre de ses recherches.
François Lissarrague November 2002
« J'aimerais bien faire une année un séminaire sur "unexplained subject" dans Beazley. Il y a plein de vases qu’il accompagne de ce commentaire. Il faudrait d'abord les collectionner, puis les regarder et essayer de comprendre pourquoi il n'arrive pas à les expliquer. Ce ne sont que des images uniques. Une partie de la réponse, est qu'il n'y a rien à quoi les raccrocher. » 2.4.3
Pascale Linant de Bellefonds February 2010
« On peut collectionner les images d’un même thème, tout est pertinent, en fonction de l’objectif du corpus. » 2.4.2
La plupart des spécialistes questionnés ne pratiquent pas le collectionnisme car ils ne sont pas intéressés par cet aspect, à l’image de Renaud Robert et Martine Denoyelle, tandis que d’autres n’ont pas cet esprit comme Marie-Christine Villanueva-Puig, John North ou bien Angela Pontrandolfo.
« J’ai horreur du principe de la collection, c'est-à-dire d’avoir plusieurs fois le même objet, surtout quand l’objet collectionné n’a aucun intérêt. […] L’aspect de collection systématique, l’aspect exhaustif ne m’intéresse pas du tout. » 1.2.2
Martine Denoyelle April 2010
« Je n’éprouve pas le besoin de collectionner. C’est un autre rapport à l’œuvre d’art. » 1.2.2
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je ne suis pas du tout collectionneur, parce que je crois que c’est incompatible avec mon travail ; je pense qu’il faut choisir. Je n’ai pas du tout l’esprit de la collection. » 1.2.2
John North December 2002
« No, I don’t think I would ever do that in the sense of spending lots of time and money, even if I had the money, collecting. » 1.2.2
Angela Pontrandolfo January 2003
« Un consumatore di immagini, sì. Cinema, foto, ma non come collezionismo. » 1.2.2
Le principe de l’étude de l’histoire des collections est abordé en lien avec l’enquête archivistique à mener dans une étude iconographique. Les auteurs affirment que celle-ci permet d’améliorer la connaissance de l’œuvre en donnant des précisions sur son lieu de provenance, son itinéraire et sa réception. Ils apportent pour chacun des arguments sur l’intérêt de l’étude de l’histoire des collections. Pour Martine Denoyelle, François Lissarrague et Paolo Moreno l’étude de l’histoire des collections est essentielle car elle apporte des informations sur le contexte de découverte et la provenance de l’objet.
François Lissarrague November 2002
« L’enquête archivistique sur les vases eux-mêmes, qui serait l’histoire des collections, l’histoire des musées, je pense qu’elle est intéressante. » 2.3.2
Martine Denoyelle April 2010
« [L’enquête archivistique apporte] des informations sur la provenance. Ce qui peut être intéressant pour la connaissance de son lieu de production, pour l’atelier etc. Des informations sur l’interprétation de l’image ? Moins. Car là il y a eu des changements très significatifs. » 2.3.2
Paolo Moreno March 2010
« Per l'archeologia che si fa in Italia è ovvio che [la storia del collezionismo] abbia prevalentemente interesse per la storia dell'archeologia piuttosto che per le conoscenze dei singoli pezzi, anche se ovviamente per conoscere la provenienza di un pezzo può essere indispensabile attingere dai documenti [...]. » 3.1.4
Pour Renaud Robert, Jas Elsner, John Boardman et Donna Kurtz, l'étude de l'histoire des collections est avant tout le moyen de connaitre la réception des objets sur lesquels ils travaillent.
« L’étude des archives entre complètement dans l’histoire de la réception de l’objet, cela me parait évident et c’est une branche de l’histoire des images extrêmement utile et féconde. Les Français étaient un peu en retard sur ces choses-là, alors que les Italiens et les Anglais les pratiquaient depuis longtemps. C’est l’histoire des collections. C’est extrêmement utile. » 2.3.2
Jas Elsner December 2002
« Yes. I am a tremendous believer in reception, in the collecting of objects and the new worlds where objects end up. That is a very interesting story. Sometimes it is relevant to the primary story, sometimes it is a different story.[…]With antiquity, the history of the collecting of objects in Rome has been underwritten. There have been a few things, but the fact is that Roman art is in many ways as much about collecting and juxtaposing and a kind of eclecticism, much of which belongs to the history of collections in later periods for example, as it is about the appropriation of Greek models. These are not different questions. So in that sense it is even, I think, central, particularly to question Roman art, probably to question Hellenistic art, although there isn't enough fruit to be pressable. » 3.1.4
John Boardman December 2002
« That is a different subject [history of collection] and I think a very interesting one. I used to think that it wasn’t a good subject. I used to think it was a waste of time, this history as it were of the eighteenth, nineteenth century, and that it wasn’t the history of antiquity, but I can see now that it is more than that, because you’re beginning to look at things through the eyes of other people: why they collected them, and what they did with them, and how they’ve influenced the way people thought about things. » 2.3.2
Donna Kurtz August 2003
« I’m interested in the history of collections. I’m interested in the life of the objects after Antiquity, as it were. » 2.1.2
L’étude des collections par le biais des catalogues numériques et des bases de données s’est aujourd’hui beaucoup développée. Ces images numériques facilitent l’accès aux collections de nombreux musées mais bouleversent le rapport aux œuvres et à la recherche.
Pour Renaud Robert ces programmes de numérisation des collections des musées concernent davantage les grandes institutions que les plus modestes, plus particulièrement en raison des budgets mis à disposition. De surcroit, il émet des réserves quant au développement de ces banques de données. Or, à ce jour, les bases de données et catalogues numériques se sont diversifiés et la numérisation des collections est l’un des objectifs majeurs des musées.
« Les musées qui ont les moyens de faire les catalogues informatisés sont les grands musées, éventuellement les musées moyens. Les catalogues papiers des musées moyens sont souvent plus riches que ceux des très grands musées qui n’ont jamais eu le courage de se lancer dans le catalogage de leurs collections. […] Je n’ai pas l’impression que beaucoup de musées vont le faire, pas plus qu’ils n’ont fait les catalogues papiers de leurs collections. » 2.1.4
Marie-Christine Villanueva-Puig est, quant à elle, moins hostile à la numérisation des collections bien qu’elle soit plus favorable au papier qu’au numérique. Elle admet que l’élaboration d’une base de données est utile tant pour les musées que pour la recherche scientifique. Paolo Moreno, Luca Giuliani et Angela Pontrandolfo sont, quant à eux, des utilisateurs convaincus.
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Je ne pense pas que le numérique puisse remplacer totalement le papier. [….] Un écran ne me suffit pas. Mais je pense que les bases de données d’images de grande qualité, c’est l’avenir. C’est à faire dans le cadre des musées, c'est-à-dire que ce soit des collections et non pas la recherche d’un nom. Mais je pense que c’est magnifique, comme par exemple la base Atlas du Louvre. » 2.1.4
Paolo Moreno March 2010
« Quello ovviamente sono lo strumento successivo che ormai è fondamentale sì. » 2.1.3
Luca Giuliani December 2010
« Uso il Beazley archive. » 2.1.3
Angela Pontrandolfo January 2003
« Io ho un'esperienza molto diretta di banche dati ma riguardano gli scavi. » 2.1.3