« Je suis né mortel et pour parcourir le chemin de la vie : je sais bien la course que j’ai faite mais j’ignore celle qui me reste encore à faire » (Anacréon, VIe av. J-C). Dès l’antiquité grecque, le voyage est un thème qui habite les poètes : se déplacer constitue la promesse de découvertes fructueuses. Aujourd’hui, la notion de déplacement est très présente dans le monde de la recherche. Il semble évident que voyager soit une pratique bien plus que touristique, aux bénéfices multiples. En effet, le déplacement ponctue un travail de recherche : séminaires, visites de musées, réunions entre chercheurs. Ces mouvements sont à des échelles variables (régional, national ou international) et dépendent du sujet étudié. Le voyage incarne aussi pour beaucoup un premier temps de formation intellectuelle. Se déplacer dans un musée ou un site archéologique peut être le commencement d’un intérêt, d’un goût pour la pratique historique.
Qu’il soit de formation ou de recherche, le voyage développe chez les individus des goûts et des capacités intellectuelles qui définissent donc différentes manières d’étudier, d’aborder l’art ancien. Quels sont les apports du voyage dans la recherche ? Comment le voyage est-il perçu par la communauté scientifique ? Est-ce une pratique courante à l’heure du numérique ?
Pour de nombreux chercheurs, le monde muséal est connu dès l’enfance. C’est une activité familiale comme une autre, comme l’indiquent Luca Giuliani et Jas Elner. Le contexte familial tend souvent à faire émerger ce goût pour la recherche historique. Ce goût dérive parfois complètement des parents, Jas Elsner et Luca Giuliani soulignent l’importance d’une figure parentale guidant, éduquant le regard. Toutefois, le monde des musées devient également important lors des études. Ce lieu accompagne, encadre en parallèle de l’université. Les yeux s’y entraînent et les capacités se précisent face aux œuvres. Pour beaucoup, les musées gravitent autour de leur formation et ils en sont un acteur important, au même titre qu’une bibliothèque.
Luca Giuliani
« Io sono cresciuto a Firenze— e con lei [la professeure de sa mère, également historienne de l'art] sono andato nei musei, e per la prima volta ho fatto l’esperienza con una persona che mi insegnava a guardare. ». 1.1.3
Les études sont parfois réalisées à l’étranger et cela constitue un déplacement important dans la vie des chercheurs. Ce voyage est un moment d’apprentissage d’une grande richesse : parler une nouvelle langue, aborder une nouvelle culture, apprendre une méthodologie différente... Ce moment permet un approfondissement des connaissances et certains étudiants sont influencés par des enseignants. Ces derniers inculquent leurs savoirs et leur méthodologie et de nombreux chercheurs sont tributaires de cela. De plus, ces déplacements liés aux études sont également un moyen pour les étudiants de découvrir de nouvelles collections. Là encore, le musée a un rôle à jouer.
Paolo Moreno March 2010
« La terza fase (du développement de ses études), quella di Atene, è stata visiva perché si andava nei musei, in viaggio di nove mesi, attraverso tutta la Grecia. E quindi io raccoglievo immagini, a volte anche disegnando, quando non era possibile fotografare, eccetera. Disegnavo anche, da giovane mi piaceva molto disegnare. Tuttora con i musei, se non si può fotografare, disegno. Ho questi taccuini di immagini che sono state divertenti, e che poi mi hanno detto che assomigliavano a quelli di Beazley [...] ». 1.1.2
Bien que les progrès des communications permettent aux chercheurs d’échanger facilement, le voyage reste l’occasion de se voir physiquement, lors de séminaires ou de colloques par exemple, et la rencontre peut s’avérer fructueuse.
Martine Denoyelle
“Je me rappelle du temps où les gens cherchaient un ouvrage pour vous ; ils partaient à l’étranger avec vos références sur un petit papier pour voir s’ils allaient dégoter l’article introuvable à Paris.”
Donna Kurtz
“[...] the world is now so smaller and the communication is so much better and there is so much information available. Young students, older scholars are able to travel, they are able to talk with each other more and more.”
Luca Cerchiai
« Naturalmente mi accontento di una buona fotografia perché ho pochissime possibilità di vedere il pezzo originale. Se potessi, sarebbe importante vedere tutto… »
Jas Elsner
“I like to know how heavy the object is. I like to know, for example with carving, how deeply under-carved it is. There are so many things you can't see with a photograph. There are so many things you can't see in a drawing.”
François Lissarrague
“La base, c'est la photo, mais aussi les diapos, les gravures et les dessins. Mais cela ne dispense pas de l'étape précédente, qui était d'aller voir les choses sur place tant qu'on peut.”
“On ne peut pas courir partout ; au Louvre, au Petit Palais, au cabinet des Médailles oui. Mais quand je dois étudier une image je n’ai pas le temps de courir à Rome ou à Naples. Donc au départ, sauf exception, je commence la lecture avec les reproductions, je ne peux pas faire autrement. Mais quand je peux j’essaie de voir l’objet étudié. Mais je ne peux pas aller partout ; je ne suis jamais allée à St Petersburg alors que j’avais des vases qui me plaisaient.”
Marie-Christine Villanueva-Puig
“Tant que je n’ai vu que les photos, je n’étudie pas l’objet. Cela me guide dans les choix évidemment. Alors, effectivement, ce n’est pas la façon la plus simple de travailler, parce que cela oblige à se déplacer énormément. Mais je pense que, vraiment, le contact avec l’objet est fondamental, surtout en ce qui concerne les objets antiques, qui ne sont pas toujours dans leur état premier.”
Martine Denoyelle
"Je le fais beaucoup moins maintenant mais avant quand je visitais les musées d'Italie du sud, quand j'allais au colloque de Tarente, je prenais des photos certes mais j'avais aussi des carnets; j'en ai des piles entières où je notais des choses, où je dessinais aussi des petits détails. Je m’en sers encore.”
A la question "Allez-vous dans des musées ?" : « Vivisezionarmi, questa è una vivisezione. »
Pascale Linant de Bellefonds
"Oui, dans la mesure du possible. C'est un peu mon parcours qui m'y a entraînée et qui fait que je ressens ce besoin de voir l'objet lui-même. Puisque j'ai fait assez rapidement des missions d'inventaire pour le LIMC donc je considère que le contact avec l'objet est indispensable. Il m'arrive souvent d'être surprise quand je connais un objet après l'avoir vu uniquement sous forme de reproductions, je trouve que la réalité est différente"