Jean-Pierre Vernant (1914-2007) est un historien français, spécialiste de la Grèce antique. Il suit une formation de philosophie à la Sorbonne et obtient l’agrégation en 1937. Parallèlement, il s’est intéressé aux idées communistes. Initié à la psychologie par Ignace Meyerson (1888-1983), il se forme également à l’étude de la culture et de la civilisation grecque hellénistique auprès de Louis Gernet (1882-1962). Jean-Pierre Vernant révolutionne les sciences grecques en formulant de nouvelles perspectives idéologiques et méthodologiques, s’inspirant des essais sur l'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss. En mettant l'interprétation au centre de son travail sur les textes anciens, il crée une méthode s’adaptant au domaine de l’histoire, de la sémiotique et de l’iconographie. Ces nouveaux axes de recherche marquent une rupture dans la pensée scientifique, inspirant ainsi les chercheurs internationaux dans le domaine des arts, de la littérature et de l’histoire.
Ainsi, Jean-Pierre Vernant, l'initiateur de l’École de Paris, a influencé les générations suivantes grâce à son approche pluridisciplinaire des sciences humaines. Cela a contribué à la diffusion de la pensée structuraliste dans ce domaine, et par conséquent, a donné l’impulsion nécessaire aux nouveaux chercheurs pour compléter leur pratique iconographique.
La pensée de Jean-Pierre Vernant a servi de lien entre une première génération d’une part, adepte d’une école scientifique reflétant une forte identité nationale et fermée aux autres domaines, et d’autre part une nouvelle génération de chercheurs. Le rencontrer ou se confronter pour la première fois à ses travaux a permis aux chercheurs interviewés de révéler de manière décisive le choix de leur domaine de recherche ou l’orientation de l’approche de leur discipline.
« Quand j’ai été assistante de Vernant, j’ai commencé une thèse d’État et il m’a donné comme sujet [...] celui des Lénéennes [...]. C’est un dossier pour lequel il n’y avait absolument pas de texte. Il m’a dit « moi je ne comprends pas, essaie de voir ce que c’est. » Je me suis plongée dans le dossier. [...] La circonstance particulière : c’est un corpus d’images pour lequel il n’y avait pas de textes correspondants. Jusque-là je travaillais seulement avec des textes. » 1.1.2.
« J’ai lu Mythe et pensée chez les Grecs qui a été une révélation pour moi. [...] Ça a été un déclencheur et je suis allée au séminaire de Vernant. » 1.1.1
François Lissarrague
« On est tous sorti de quelque part. On répète ou on se bat contre telle ou telle tradition. Je me retrouve bien dans Beazley, mais en même temps, c’est pas ce que je cherche à faire ; je me retrouve mieux dans Vernant. » 4.1.
Jean-Pierre Vernant était directeur d'étude à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, de 1957 à 1975. Il était également membre du CNRS. Ainsi, de nombreux chercheurs ont pu bénéficier de son aide pour parvenir à intégrer les sphères importantes des différents domaines de la recherche. Son encadrement pédagogique et celui de ses suiveurs, comme Pierre Vidal-Naquet évoqué par Marie-Christine Villanueva-Puig, ont contribué au renforcement et à la continuité de la pensée de l’École de Paris, qui se reflète dans l’élaboration des sujets d’étude.
François Lissarrague
« Je suis devenu ITA au CNRS, documentaliste, grâce à Vernant, puis chercheur. » 1.1.1
« En tant qu’agrégée, je suis allée enseigner dans un lycée et j’ai commencé au bout de quelques années, après avoir fait mes enfants, à rejoindre Vernant et l’équipe. » 1.1.1.
Marie-Christine Villanueva-Puig
« Ces deux savants et amis se sont beaucoup apportés l’un à l’autre, mais Pierre (Vidal-Naquet) avait une culture artistique bien supérieure. Les grands sujets, que ce soit la chasse de A. Schnapp ou le guerrier de François Lissarrague, sont des sujets qui ont été donnés par Pierre Vidal-Naquet. Vernant était le directeur mais c’était des sujets de Pierre. » 1.1.2
Jean-Pierre Vernant est l’un des précurseurs de l'utilisation du structuralisme et de l’anthropologie pour l'histoire grecque. Ces approches placent l’image dans son contexte social, historique, sociétal et culturel. François Lissarrague et Marie-Christine Villanueva-Puig soulignent principalement son apport dans la sphère religieuse.
François Lissarrague
« L’iconographie n'est qu'un stade et ce n'est pas le but. Ce à quoi on s'intéresse, c'est l’anthropologie et les images, et cela veut dire la place des images dans la culture et la position de la culture dans les images. [...] Une anthropologie de l'image, c'est ce que Vernant faisait, par quoi il a commencé : le double, l'absent, le statut des images dans le domaine du religieux. C’est un champ qui se développe énormément. » 3.2.3.
« Le professeur de grec et de latin, en hypokhâgne à Bordeaux, était remarquable. C’était quelqu’un qui avait commencé à travailler avec J. Bayet, qui en son temps s’était intéressé aux apports de la sociologie. Elle nous a fait lire Vernant, Detienne, Hartog. Je voyais que l’évolution de l’ethnologie et l’anthropologie ne semblait pas intégrer l’histoire. » 1.3.1.
Marie-Christine Villanueva-Puig
« J’ai cru comprendre que l’encadrement religieux faisait que ça devenait acceptable, regardable. Je le dois à Vernant, qui ne pensait pas spécialement à l’image, mais à ce phénomène dionysiaque féminin ; faire la Ménade pour un temps limité, dans un cadre précis et donc faire bénéficier la cité tout entière, en introduisant l’autre de cette manière-là. Vernant l’a bien analysé, c’était moins inconcevable pour une femme que pour un homme. Dans la mentalité grecque, c’est certain. » 1.2.4.
Luca Cerchiai
« A chiusura del convegno (L’Ideologia funeraria nel mondo antico, Naples et Ischia, du 6 au 10 dicembre 1977) ci fu una tavola rotonda molto intensa in cui ricordo un importante intervento di Vernant che, tra l’altro, fece un bilancio critico quanto approfondito sulla critica marxista. » 1.1.1
Jean-Pierre Vernant, bien qu’étant spécialiste des textes antiques, a inspiré par sa démarche scientifique de nombreux chercheurs sur les sujets iconographiques. En effet, son approche pluridisciplinaire se prête parfaitement à ce champ d’étude et les intervenants en retiennent les idées prépondérantes.
Marie-Christine Villanueva-Puig
« J’ai beaucoup suivi les cours de Vernant, bien avant d’être au Centre Louis Gernet, mais il n’était pas un spécialiste des images en priorité. Bien sûr, il y avait des interventions de ses disciples d’images mais Vernant n’était pas très à l’aise avec les images. Il savait poser aux images les bonnes questions, mais pas tout ce qu’est l’image, dans sa réalité ou son support, ce à quoi je suis attachée. » 1.1.2.
« And much later, during the decade of the 80’s, Vernant was working on imagery, this became one of the images, the image of the Gorgon, that he used when he was working on Sparta in particular, which is very appropriate. » 1.1.2.
Luca Cerchiai
« Question : Pensi che si debba elaborare un metodo di lettura delle immagini ? Che si debba o che sia possibile?
Credo che si debba e che esso debba fondarsi su una continua rimessa in discussione dei principi di metodo, con l’obiettivo di mettere a fuoco la logica, le regole e i passaggi del percorso interpretativo. In breve, penso che il metodo dovrebbe servire a chiarire quale sia lo statuto dell’immagine e il contributo di chi la legge nell’attuare le sue potenzialità significative. La garanzia per convalidare il valore scientifico della lettura dell’immaginario risiede non tanto nel risultato quanto nell’impalcatura logica su cui si sostiene. Il valore di un risultato non dipende dal grado di « verità » – nozione del tutto critica da un punto di vista scientifico - ma dalla sua soglia di verifica, dalla possibilità di « misurarlo » e descriverlo attraverso parametri non ambigui.
Question : Ma è generale, non è proprio quello dell’iconografia.
Secondo me è un punto cruciale dell’iconologia perché questa tratta dell’immaginario che, per riprendere una definizione di Vernant, esprime un « arbitrario sociale » e troppe volte siamo costretti a leggere studi, la cui impalcatura resta del tutto sfuggente. » 4.2
Les méthodes de Jean-Pierre Vernant connaissent un rayonnement important chez les chercheurs actuels. Son approche anthropologique, adaptable à d'autres domaines, ne se restreint pas à l’étude des images antiques, mais est également utilisée pour l’étude d’images plus récentes.
Marie-Christine Villanueva-Puig
« Lorsqu’on fabrique le corpus, il faut en établir les contours qui sont totalement mouvants. Et je crois que les frontières (c’est du Vernant) sont très importantes. C‘est cette dimension qui, pour moi, dans le LIMC est totalement absente. Et c’est la difficulté de choisir les critères pertinents pour fabriquer le corpus. » 2.4.1.
« Je pense que ce qui a été dommage c’est qu’à une époque, les études iconographiques ne proposaient plus que de la méthodologie. En ce sens, Vernant a raison en disant que l’on apprend à marcher en marchant, plutôt qu’en créant des concepts ou en les juxtaposant. Moi, j’ai une méthode plus artisanale. » 3.2.4.
François Lissarrague
« Ce que Vernant appelait anthropologie des images devient maintenant une chose très familière et pas seulement aux antiquisants, puisque les médiévistes font ça, d'autres le font, H. Belting par exemple. » 3.2.3
Couverture du livre de Hans Belting, Pour une anthropologie des images, Paris, Ed. Gallimard, 2004. Crédit photographique : Statue d’Ain Ghazal, Département des antiquités de Jordanie. Musée archéologique d’Amman. © Photographie Arthur M. Sackler Gallery, Smithsonian Institution, Washington D.C. : ELS1996.3.2
Les nombreuses rééditions et traductions des ouvrages de Jean-Pierre Vernant témoignent de la renommée de ses théories et ont permis la diffusion rapide de ses idées. Luca Giuliani parle d’un « avant » et d’un « après » Jean-Pierre Vernant avec la création de l'École de Paris et du Centre Gernet, malgré la contestation du monde académique. Marie-Christine Villanueva-Puig, quant à elle, met en garde contre une lecture trop hâtive de ses travaux, qui peut entraîner une mauvaise utilisation de sa méthode.
Luca Giuliani
« La Francia prima di Vernant è diversa rispetto alla Francia dopo Vernant. Vernant non ha avuto l’appoggio del mondo accademico francese. Bisogna vedere quale Francia e che cosa significa « École de Paris ». Non è una cultura nazionale, ma ci sono delle culture dei singoli paesi che aprono gli occhi per determinati problemi, e non ne vedono altri. » 3.4.2.
Marie-Christine Villanueva-Puig
« Question : Est-ce que vous identifiez en France une tendance qui a joué son rôle comme le Centre Louis Gernet par exemple ? De l’extérieur on l’identifie à l’apport très fort de Vernant à l’étude des images. Quand on est dedans peut-être est-ce différent.
Non, je crois qu’il a vraiment apporté. C’est même devenu une espèce de koinè maintenant, ce qui est dangereux parce qu’il y a le risque de sembler un discours « impérialiste ». […] Des Vernant, je crois qu’il y en a un par siècle. On lit des choses qui sont vraiment étonnantes. Il y a un mauvais usage des choses. Quand on entend certains discours, on a l’impression contradictoire qu’il y a des choses qui ne sont pas encore passées et que l’on en est encore - quand on entend des savants dont je tairais les noms - aux pratiques totalement révolues, des gens qui lisent encore les images comme des documents annexes, des illustrations de propos écrits, et d’autre part une suite de discours unique. » 4.1.