Le terme « sémiotique » désigne une théorie générale des systèmes de signes, et consiste notamment à appliquer les outils et méthodes de la linguistique aux images. Il s’agit donc d’un outil transdisciplinaire qui trouve des applications dans des domaines aussi variés que la publicité, l’anthropologie et, dans notre cas, l’histoire de l’art antique. Elle interroge tant les représentations des signes que leurs usages. Elle est donc naturellement liée aux communications résultant des utilisations de ces signes. Tout ceci induit également la question du sens de ces signifiants et de leur réception a posteriori dans la lecture de l’image.
Plusieurs chercheurs citent la linguistique et la sémiologie comme l’un des modèles théoriques qui ont marqué leur rapport à l’étude des images dans les années 70. En effet, des chercheurs tels que Roland Barthes ou Umberto Eco théorisent une nouvelle utilisation de la linguistique et marquent une génération de chercheurs dans ce que l’on pourrait qualifier d’enthousiasme sémiotique, caractérisé par l’application des outils de cette discipline à l’étude des images. C’est pour cela que des chercheurs, à l’instar de François Lissarrague, lorsqu’ils sont interrogés sur la manière dont ils se sont formés à l’étude de l’image, font remonter l’influence que la « découverte » (selon les termes d’Angela Pontrandolfo) de l’application de la linguistique aux images a pu avoir sur eux. Cette approche a même été fondatrice pour des chercheurs dont les professeurs appliquaient ce modèle théorique, comme dans le cas d’Ida Baldassare. La sémiotique est donc primordiale pour certains chercheurs dans leur approche du monde antique, mais a aussi fortement conditionné leur méthodologie de lecture des images.
François Lissarrague November 2002
« [Concernant l’évolution de son approche] À moitié sur le tas, à moitié avec des amis. C’était le grand moment de l’avancée de la linguistique, de la sémiotique, de Barthes. Je ne sais plus exactement comment j'ai rencontré Claude Bérard, mais c'est dans ces années là, et ça passe par Alain (Schnapp). Dans les années 75-76, on avait lancé ici au Centre (rue Monsieur le Prince), un groupe sur Dionysos, auquel participaient Claude Bérard, Herbert Hoffmann et nous. Bérard à l'époque était très marqué par la sémiotique et il ouvrait cette voie, avec des textes sur les unités formelles minimales... etc. On cherchait une méthode, on avançait de manière hésitante, mais enfin le grand modèle c'était la linguistique ; la sémiotique n'étant qu'une superlinguistique généralisée à tous les systèmes de signes. On a mis à peu près 10 ans à comprendre que ce n'était pas la bonne piste. Par exemple, Jean-Louis Durand, qui est un littéraire et un linguiste, était très sémioticien à l'époque. Pas dans la théorie pure et dure mais, on partait de là oui. Avec les lectures de l'époque. » 1.1.2
Angela Pontrandolfo June 2003
« Allora, [sulle letture e sui modelli che mi hanno influenzato], Panofsky, la scuola di Warburg, le discussioni all'interno del gruppo dei dialoghi di archeologia e le letture, la scoperta della linguistica, la discussione sull'applicazione del marxismo, e invece per gli amici francesi lo strutturalismo, e quindi gli strumenti per un dibattito che vedeva degli obiettivi comuni, ma con la lettura e il rafforzamento per tradizioni culturali diverse.» 1.1.5
« Per [la nascita del mio interesse] per l'immagine proprio no? Più che per l'immagine per la lettura diciamo dell'immagine no? Mi sembra. Certo come dicevo anche...per la semiologia che immagino che sia...io conoscevo Eco, in Italia ho letto Eco, poi è venuto Roland Barthes, anche lui si è occupato di immagini come gli altri. E questo è degli anni Settanta no? Quindi si è innestato su un interesse che io potevo già avere sviluppato insomma. ». 1.1.2
Les chercheurs qui citent la linguistique et la sémiologie parmi les modèles théoriques qui ont marqué leur approche des images mettent en avant les apports des outils et des méthodes de ces disciplines pour l’étude des images. Pour Lissarrague, le modèle linguistique « aide à réfléchir », tandis que pour Luca Cerchiai l’appareil méthodologique de la sémiotique constitue « una risorsa preziosa » pour la lecture des images. Comme nous allons le voir, certains parmi ces mêmes auteurs nuancent ensuite leur propos en mettant en avant les limites de ce modèle. Néanmoins, ce dernier est considéré par plusieurs chercheurs, parmi lesquels Ida Baldasarre et Luca Cerchiai, comme un outil efficace, dans la mesure où les images peuvent être considérées, à l’instar du langage, comme un objet de lecture, un système de signes régi par des règles et des relations qu’il nous faudrait reconstruire.
François Lissarrague November 2002
« C'est-à-dire qu'il y a derrière cette question [de la distinction entre iconographie et iconologie] un modèle linguistique qui aide à réfléchir mais qui pèse trop lourd ». 3.2.4
Jas Elsner December 2002
« Oh yeah [images have a power], very powerful.More so than words probably because an image will stay with you longer in your mind than a word will. » 1.2.3
Bien que l’approche sémiotique ait constitué une étape importante dans la réflexion méthodologique autour de l’étude des images antiques, plusieurs des chercheurs interrogés soulignent les limites de l’application des outils de la linguistique aux images. La non-équivalence de l’image et du langage verbal en tant que système de signes constitue pour beaucoup l’un des principaux obstacles à cette démarche. Pour Renaud Robert la relation liant signifiant et signifié n’est pas identique pour les images et le langage. François Lissarrague considère que, contrairement au langage, l’image agit sur un plan métaphorique et implicite. Paul Cartledge estime que la charge sémantique de l’image est bien plus dense que celle des mots. De ces différents cas, émerge l’idée selon laquelle l’image dépasse le langage et échappe aux structures trop rigides des outils linguistiques et grammaticaux.
À l’obstacle de cette impossibilité de faire coïncider image et langage, s’ajoute pour Marie Christine Villanueva-Puig, la nécessité de replacer les images et leur capacité à transmettre des significations dans le contexte de la cité grecque, dans laquelle les conditions de diffusion et de réception des images diffèrent de celles des sociétés contemporaines autour desquelles les outils de la sémiotiques ont été développés.
François Lissarrague November 2002
« [...] on a eu l’impression, dans l'enthousiasme sémiotique, qu’on pouvait, à partir des avancées de la linguistique, généraliser à tous les systèmes de signes. Ce sera la sémiotique, et on va traiter les images comme un langage, dont il faudrait établir le lexique etc. Dès qu'on a commencé à faire ça, on s’est aperçu que c’était intenable ; parce que ça bouge tout le temps, et que les images sont dans l'implicite et dans l'instant et le langage dans le déroulement etc. Le langage de l’image n'est qu'une métaphore, on ne peut pas faire autrement que parler ou écrire pour dire quelque chose des images. Cela étant dit, il faut quand même organiser une logique des énoncés, comment est-ce qu'on reconnaît ce qui est montré, etc.. le poids du langage est énorme dans toutes ces opérations là ». 3.2.4