La notion de « fragment » dans l'art peut s'appréhender de différentes manières. Les chercheurs interviewés en sont la preuve et démontrent la pluralité de sens de ce terme qu’on peut concevoir dans sa matérialité (le tesson) mais aussi avec une signification plus abstraite (le fragment culturel).
Ils évoquent, tout d’abord, cette fragmentation naturelle des œuvres antiques qu’elles soient à caractère archéologique comme les vases ou artistique avec la statuaire. Dans les deux cas, la valeur scientifique du fragment est capitale tout comme sa fonction pédagogique. Ainsi, la question de l’étude du fragment se pose. Ce dernier étant par définition incomplet, nos chercheurs ont bien souvent recours au dessin ou au procédé photographique pour une meilleure compréhension de l’œuvre. En effet, ces techniques peuvent aider à la perception et à la compréhension d’éléments indispensables. Tous l’admettent, une oeuvre ne peut être comprise si elle n’est pas étudiée dans son ensemble. Par « ensemble », on entend effectivement l’œuvre en elle-même mais aussi l’étude de son contexte, des différentes sources, littéraires notamment, qui permettent de lui redonner son entièreté.
La fragmentation est naturelle et fréquente pour les œuvres de l’Antiquité. En effet, le temps n’a pas toujours préservé les productions anciennes. Comme l’indique la formule « les fragments Campana » citée par Martine Denoyelle, ce type d’œuvre est étudié par les chercheurs antiquisants. Ainsi, dans le cas des vases attiques c’est essentiellement en fragments qu’ils ont été retrouvés sur l’Acropole mais les inscriptions ou les statues sont souvent aussi fragmentaires.
Martine Denoyelle July 2010
« On travaillait [avec Dietrich von Bothmer] régulièrement ensemble et il venait chaque année à Paris, pendant un mois. Il travaillait dans la réserve Campana sur les fragments. » 1.1.4
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« On révise un peu l’idée que toutes les belles choses s’en allaient chez les Étrusques. Il y en avait aussi sur l’Acropole. Ce ne sont que de petits fragments mais ce sont de très grands peintres et d’une très grande technique. » 1.2.3
Paolo Moreno March 2010
« [...] nel '71 feci un periplo completo di tutti i musei greci dove ci fosse un qualunque frammento di iscrizione di Lisippo. Due di queste iscrizioni Marcadé descriveva come se le stesse non esistevano assolutamente. Si erano perse durante la guerra purtroppo e quindi ho dovuto aggiornare in questo. » 2.2.4
« Un collega di Brescia presentò grossi frammenti di un Giove seduto trovato nella cella centrale del tempio di Giove Capitolino a Brescia : tre celle, in quella centrale c'erano questi pezzi di una statua di un omone seduto di cui c'era il ginocchio, col panneggio, quindi era Giove. […] Questo ha avuto il coraggio, io ho contato all'orologio mezz'ora, ha descritto frammento per frammento tutte queste schegge di marmo dicendo Questo potrebbe essere un ginocchio eventualmente, questo è sicuramente una gamba... » 3.1.2
Les auteurs accordent une grande importance aux fragments archéologiques qu’ils ont pu découvrir ou étudier : pour Marie Christine Villanueva-Puig un fragment même tout petit peut receler une image exceptionnelle ; selon John Boardman, ils sont en mesure d’expliquer toute une scène. Ainsi, leur valeur pédagogique est à souligner.
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« C'est un vase fragmentaire du Louvre qui vient d’être nettoyé. Il y a une ménade et un Dionysos mainomenos (c’est assez rare). […] Il semble bien que le raffinement de cette femme séduisante ait été de teindre cette mèche de cheveux différemment de la couleur du reste. Parce qu’on a retrouvé un petit peu de ce blond au bas des cheveux qu’elle a noués en chignon, avec une mèche qui pend. Ce n’est pas tout à fait banal, mais a priori une image unique, non ? » 2.4.3
John Boardman December 2002
« There was a very good article sent to me recently by somebody in France too, I don’t know who it was, for the Revue Archéologique, I think. It will come out eventually. But it was a well known fragment of a sherd by Makron. I think it was, in Paris. Nobody had quite noticed that one of the figures standing there was really an Artemis, because you could just see the bit of the bow which she was holding. That’s the sort of thing that somebody had looked very closely. They’d say: “ah, gosh”, and that gave the clue to the whole thing. You can’t afford not to look at every inch of it. [...] the iconography is determined by little details which have to be observed. […] Very often the interpretation of the thing depends upon one tiny little thing in the corner of a fragment which proves that it is A rather than B or whatever it might be. And if you’re not trained to look at every part of it, you might miss the very important thing. » 2.1.1
Donna Kurtz August 2003
« I give them [the students] fragments, so they can move it around and I’ll say, « well which way up does it go ? What is it ? ». I try to make them work out what the shape was, and it works very well, and I’m extremely lucky to be in a museum which will allow me to do this, because it’s worked for the curatorial staff. » 2.1.1
Les auteurs ont plusieurs attitudes face à un fragment archéologique. La restitution de l'objet est primordiale pour les chercheurs. C'est à travers le dessin ou encore la photographie, comme l'explique Renaud Robert, que l'on peut obtenir une meilleure compréhension de l'objet et ainsi envisager diverses interprétations.
« Justement, pour moi le gros intérêt d'une image antique - en particulier par exemple les fresques de Pompéi - c'est que ce sont des documents originaux. Donc, on voit le document tel qu'il a été fait au premier siècle avant ou après J.-C. Bien évidemment, il peut être lacunaire ; alors là, se pose la question de la restitution. Mais j’avoue que j’essaie autant que possible de travailler sur du vrai, même si ce n’est pas toujours possible ! » 2.3.1
« Le dessin ne se comprend que pour l’architecture ou pour compléter un objet. Un dessin est déjà une interprétation qui reprend l’objet pour le compléter quand l’objet est mutilé ou autre. […] Récemment j’ai travaillé sur des bouts de peinture et je me suis aperçu que, sur les photographies, on voit des choses que l’on ne voit pas sur le support, à l’œil nu. » 2.2.1
Paolo Moreno March 2010
« Per il Satiro di Mazara […] c'era tutto nelle gemme e nei sarcofagi, e bisognava trasferirlo sul frammento, diciamo, sul Torso di Mazara. » 2.3.4
Selon les chercheurs, l'interprétation d'une œuvre ne peut se faire que lorsqu’elle est complète. Elle doit être vue dans sa globalité, dans son ensemble. Comme le souligne John North, on ne peut pas interpréter l’œuvre sans voir les autres morceaux qui la composent. De par l'état partiel des catalogues et corpus, tels que le LIMC ou le CVA, il est essentiel de procéder à un travail de reconstitution minutieux, comme l'expliquent Françoise Frontisi-Ducroux et François Lissarrague.
Luca Cerchiai
« Vedere l’oggetto consente di percepirlo nella sua unità di insieme e di verificare particolari altrimenti non apprezzabili, in assenza di un dossier fotografico esaustivo, dall’occhio. » 2.1.1
John North December 2002
« Well I would say that it’s not possible to comment on that, because as I see that, you’ve ripped away an essential element of the interpretation of it, which is the other image here and without that image there you can’t really talk about even the structure of that wall. […] So essentially what I’m saying is that in the form in which it’s being presented here, I don’t see how you can interpret it, because it’s just a fragment. And I don’t see how you could sensibly talk about it without talking about the set structure of the wall and the relationship of the wall to other parts of the wall, and the relationship of the wall to the other images. […] It illustrates that where you only have the fragment of an image, you’re liable to deceive yourself severely as to how to read it, even at the first level. » 5.1
Simon Price December 2002
« It’s a good example of the problems of illustration, because you have given me an image of the whole, and a detail of the last few figures on the right. Now the interpretation of the image would depend upon the whole scene, but I can’t possibly see enough of what’s going on the rest of it, to be able to get a clear idea of what’s going on the right. » 5.2
François Lissarrague November 2002
« J'essaie d'avoir des documents lisibles, pas trop mal reproduits et j'essaie, je n'y arrive pas toujours, de ne pas montrer des détails, de montrer des ensembles. Mais souvent sur une coupe, je montre un côté et pas le revers. Mais il est vrai que j'essaie de penser avant à ce qu'il y a sur le côté ou à l'intérieur. En tout cas, ça, Nina me le rappelle à chaque fois. Et elle a raison. C'est le défaut du LIMC, qui donne un fragment et pas l'ensemble. » 2.2.1
« J’ai utilisé le CVA d’abord et puis après le LIMC et je continue quand il le faut. Le LIMC on connaît l’avantage, on sait qu’on peut trouver énormément de choses. Le défaut c’est qu’on a les images fragmentaires et que donc il faut faire un travail de reconstitution énorme pour savoir ce qu’il y a à côté d’Athéna ou d’Artémis. Mais tous les catalogues d’images que j’ai à disposition, les catalogues de musée, les catalogues d’exposition, grâce à la bibliothèque du Centre (Louis Gernet), j’utilise tout. » 2.1.3
Hors de son contexte l’œuvre peut apparaître comme fragmentaire. Pour l’interpréter les auteurs la rapprochent de d’autres sources littéraires, iconographiques, etc… qui lui redonnent son entièreté. Luca Giuliani, comme d'autres chercheurs, privilégie la connaissance du contexte de l'objet afin d'obtenir une interprétation correcte. Gilles Sauron assemble, quant à lui, iconographie et sources littéraires. Comme le souligne Martine Denoyelle, le contexte est obligatoire pour permettre une compréhension et une perception de l'objet dans son ensemble.
Marie-Christine Villanueva-Puig January 2011
« Il faut partir de petits ensembles cohérents géographiquement, chronologiquement, techniquement, et à partir de là, quand on en compare plusieurs, on peut peut-être arriver à de grands ensembles. » 2.4.2
Luca Giuliani December 2010
« In genere, se io ho un cratere di Eufronio, mi piacerebbe sapere da quale tomba viene, se ci sono altri pezzi del corredo, se è una tomba maschile o femminile, tutte cose che mi piacerebbe sapere. » 3.1.4
John North December 2002
Question: « I don’t think that a hapax would ever really…well I suppose that you could say that the Villa of Mysteries is a hapax. Is that what you mean by hapax ? »
« I don’t think so. »
Question: « I mean there are representations in other art forms of lots of bits of it. Is that what you mean? »
« Yes. There are many other Dionysian images… Yes there is a huge corpus of course. » 2.4.3
« La catastrophe, que l'on voit souvent, ce sont des gens qui ont une conception aléatoire de la documentation littéraire, c'est-à-dire qu'ils piochent des références de façon hasardeuse. Je crois qu'il faut mettre en rapport deux mondes qui sont connus de manière fragmentaire, d'une part l'iconographie, et d’autre part les textes, qui sont deux puzzles. Donc si on veut les rapprocher voire les superposer, il faut, dans les deux cas, situer exactement ce qu'on utilise, les situer dans les contextes, sinon on ne peut jamais les superposer. » 3.1.6
Martine Denoyelle April 2010
« L'image en soi, on ne la connaît pas, c'est une fascination. Ce n'est pas une connaissance. Pour connaître une image, il faut un certain niveau de spécialisation ou d'étude pour voir: voici l'épaule du cratère de Lasimos au Louvre avec la signature, fausse, de Lasimos, un bout du char avec un Eros. Le haut de la représentation de ce cratère à volutes. N'importe qui entrant dans le bureau ne va pas avoir la même perception de cette image. Il est évident que vous deux vous avez une perception très rapprochée par rapport à la compréhension intégrale. Un spécialiste d'italiote qui va entrer va avoir une perception [bien plus rapprochée que] d'autres personnes [qui] vont se trouver […] extrêmement loin avant d'arriver à comprendre ce que cela représente. […] C'est pour cela que l'enseignement de l'histoire de l'art à l'école, cela me paraît quelque chose d'extrêmement important, à l'heure actuelle - l'éducation du regard pour décrypter, ce que c'est qu’une forme, un style, une image etc., et le sens qu’ils transportent. Cela devient un atout à l'heure actuelle par rapport à la fascination de l'image qui est surdéveloppée un peu partout, dans les médias, sur les murs, partout. » 1.2.3