La bande dessinée est un procédé artistique qui est encore aujourd'hui mis à l'écart des autres domaines artistiques. Alliant le texte et le dessin, sa séquentialité permet de travailler le cadrage mais aussi de pousser la réflexion sur l'intégration d'un récit – ce qui doit être montré et ce qui doit être caché. Que ce soit sous la forme des comics américains ou de la BD franco-belge, cette forme artistique a une véritable place dans la culture populaire et soulève toutefois des réserves de certains chercheurs quant à sa place dans l'histoire de l'art.
C'est une expérience partagée entre un loisir apprécié (Renaud Robert, Gilles Sauron, Martine Denoyelle, Luca Cerchiai) et un désintérêt total pour ce procédé (Donna Kurtz, Marie-Christine Villanueva Puig). A part Pascale Linand de Bellefonds, aucun ne proclame réellement une influence de la BD sur leur choix de travailler sur les images.
Pascale Linant de Bellefonds November 2017
« Peut-être une frustration, une raison par la négative, une réaction. J'ai été élevée dans un milieu où la bande dessinée était prohibée et j'en ai souffert, au fond, à l'adolescence car mes amis avaient une connaissance des BD que j'enviais et peut-être que j'ai voulu un peu rattraper le passé comme ça. Ce n'est pas impossible. » 1.1.
« Je suis consommateur de toutes sortes d’images, cela dépend des périodes de ma vie. Là, je vais moins au cinéma, mais il y a une époque où j’allais très souvent au cinéma, plusieurs fois par jour parfois, à Paris, même quand je suis arrivé à Aix, au début. Je lis beaucoup de bandes dessinées, je pratique énormément les expositions, moins que je le voudrais. » 1.2.2.
Selon Renaud Robert, le discours européen tend vers une abstraction de l’art. Et c’est un discours qui est repris par les Américains avec le déclic du pop art dans la conception de l’objet d’art : l’objet industriel ou l’objet populaire peuvent devenir objet d’art.
Avez-vous pu constater que les traditions académiques, les cultures nationales, les idées politiques ont influencé les lectures des images ? Lesquelles vous semblent encore actives ? Comment vous situez-vous aujourd’hui par rapport à ces tendances ?
« Complètement. C’est-à-dire que je pense que l’histoire de l’art dépend complètement d’un discours culturel politique. Cela me paraît évident.
On a écrit pendant longtemps une histoire de l’art européenne, qui finalement se situait dans une perspective qui était héritée de l’Antiquité. C’était une perceptive progressiste et qui a eu d’abord comme centre la représentation. Donc, l’art a été conçu comme une chose qui progressait vers une représentation de plus en plus représentative. [...]
Ensuite, à partir de la fin du XVIIIe siècle et XIXe siècle, on est dans un discours encore très européocentriste, qui est finalement la conquête de la picturalité, de la musicalité, de la littéralité et finalement l’art ne représenterait pas mais essaierait d’être toujours au plus près de ce qui ferait la picturalité. L’aboutissement naturel de cette histoire de l’histoire de l’art ce serait l’abstraction. […] Et ce discours a été un discours européen qui a été très largement repris par les Américains, qui ont vu dans l’abstraction américaine un prolongement de cette histoire de l’art européenne, qui ferait de l’art américain l’aboutissement dans une perspective presque téléologique de l’histoire de l’art européen. Cela jusque l’abstraction.
Et puis, avec le Pop art américain, les Américains font un véritable coup d’État dans l’histoire de l’art. C’est-à-dire en disant « finalement ce qui est intéressant ce n’est pas ça ». Toute chose peut être objet d’art, y compris un objet industriel ou un objet d’art populaire, la bande dessinée ou autre. Donc, nous ne sommes plus dépendants des références culturelles de la vieille Europe et nous pouvons construire une histoire de l’art à partir de nos propres références culturelles. C’est-à-dire que Mickey n’est pas moins une source de l’histoire de l’art que Botticelli. » 4.1.
La bande dessinée peut aussi être discernée comme un moyen de concevoir l’arrangement de l’image dans le texte
François Lissarrague November 2002
Quand il s'agit de passer à l'écriture d'un article de recherche, est-ce que c'est une contrainte qui joue énormément?
« Il m'arrive souvent dans les séminaires de prendre l'ensemble d'un corpus : Orphée, par exemple. Il y a 50 photos sur Orphée, on les regarde toutes, on les épluche. L'article ne peut pas être cela. L'article est nécessairement un choix à l'intérieur de ce corpus et je fais ce choix à partir des photos que j'ai, ou de ce qui m'arrange dans le corpus. Je ne vais pas mettre la photo du vase qui dit le contraire. [...] Dans ces cas-là, le dessin m'a beaucoup aidé ; par exemple dans l’article qu’on avait fait avec Jean-Louis (Durand), sur Busiris.
Le « Flot d'images » est un livre qui présente aux trois-quarts des dessins qui illustrent une centaine d’images par rapport aux trente que me donnait l’éditeur. [...] »
Cela a-t-il a pris beaucoup de temps ?
« Non c'est un livre que j'ai écrit en 6 mois, écrit et dessiné en 6 mois, c'était le bon temps...Il est petit déjà dans son format, mais c'est un livre qui est à moitié fait de papier blanc. C'est-à-dire qu'il y a une espèce de bande dessinée en haut et un texte qui court en bas.
Pour moi, c'était un format très plaisant. Et j'aimerais bien en refaire d'autres comme cela, parce que c'est là que je me sens le mieux pour écrire. Il y a beaucoup d'images, pas beaucoup de texte et le livre est construit à partir de l'enchaînement des images […] » 2.2.3