Destinés à accueillir une pratique manuelle artisanale et artistique, les ateliers du passé sont des lieux généralement peu connus par manque de documentation et pourtant primordiaux pour la création, et ce pour toutes les périodes historiques. C'est dans ce microcosme de l'artisan ou de l'artiste qu'une oeuvre est pensée et réalisée, encadrée par des apprentis sous la direction d'un maître. On parle d'ailleurs de "l'atelier" lorsqu'une oeuvre inclut des éléments de style dans la qualité du maître. Si cette notion reste à définir et à comprendre en détails pour l'antiquité, les chercheurs interviewés l'identifient à un lieu d'échange et de transmission d'un style et du savoir technique que requièrent les différentes formes d'art. Ils évoquent également une rupture entre chaque atelier, leur permettant une attribution géographique souvent très précise et parfois l'attribution à un maître et ses élèves. Ces différents aspects sont utilisés pour la lecture de l'image, par la plupart des chercheurs.
Si les chercheurs affirment tous que l'atelier reste une donnée bien méconnue, ils s'accordent sur le fait que cette lacune est davantage comblée par l'intérêt qu'elle rencontre dans la communauté scientifique depuis longtemps. Cet élément souvent négligé par les études iconographiques s'insère maintenant dans des travaux scientifiques. Les chercheurs s'intéressent à de petits ateliers hors de l'Attique et à la personnalité, la classe sociale et les capacités artistiques des artisans, ainsi qu'à la composition de ces ateliers.
Martine Denoyelle April 2010
« C'est vraiment Moret, puis Aellen aussi, toute cette école, qui ont commencé à apporter une vision éclaircissante sur certains ateliers [...] sur la façon dont les artisans coloniaux créent l'image à partir de données assez complexes. [...] Faire comme le font certaines personnes dans la série Kerameus c'est-à-dire prendre un peintre, un demi-peintre, un quart de peintre ! Pour qu'on ne vous accuse pas d'être mégalomane, et pour arriver à trouver des choses, ou comme a fait Cécile Jubier par exemple, c'est-à-dire un atelier mais qui a été moins considéré que les autres parce que ce sont des ateliers à figures noires et Cécile a réussi à faire de ce travail quelque chose de très intéressant car il n'avait pas été ratissé de long en large. » 1.1.4
Paul Cartledge December 2002
« This is a religious object, because it is from a sanctuary and it was hung up, that is why there are these holes, to be hung up from a tree perhaps, presumably offered by either the owner of a pottery shop, whose clay was the basis of his existence, or possibly by one of the workman who goes to a painter and says : "paint me something of me in action", but we just do not know, and cannot get at that level. And that is a good example of how images are disappointing, when you do not have words or texts. » 3.1.4
« I was particularly interested when I did my thesis in technique, how the objects are made and the labour, the amount of labour, and the kind of labour, the social conditions of production. Because I was primarily interested in the material basis of Spartan society, and so who was doing the work and how, and how skilled they were, were questions that I asked. » 2.1.1
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« J’ai voulu porter la réflexion sur l’artisan dans la cité platonicienne. C’est un point plus récent mais il est très important pour moi, dans la lecture iconographique, de bien situer qui est l’artisan, le commanditaire. Je trouve qu’on ne sait strictement rien de l’artisan grec, je crois que Pierre [Vidal-Naquet] l’a bien compris en lisant Platon. » 1.1.4
La transmission d'un savoir-faire centenaire se concentre d'après les chercheurs dans les traditions d'atelier. Il y a notamment une continuité stylistique solide entre chaque atelier mais aussi un processus créatif et les personnalités des artisans qui ressortent de la stratégie de l'atelier. Il est nécessaire de replacer les oeuvres dans ce contexte de transmission afin d'y voir, selon Luca Cerchiai, d'autres niveaux de signification.
Martine Denoyelle April 2010
« [Dans la céramique italote], on n'a pas cette espèce de continuité qu'il y a dans la céramique attique : une céramique dont on sait qu'elle a été produite pendant des siècles au même endroit : dans le Céramique d'Athènes. Et quelles que soient les influences qui ont pu jouer dessus, elle est issue d'une tradition d'atelier centenaire. [...] On cherche des outils d'analyse, et on trouve évidemment les travaux de Jean-Marc Moret, L'Ilioupersis dans la céramique italiote, et Oedipe, le sphinx et les Thébains, et tout ce système d'analyse, qu'il a développé, sur l'autonomie de l'image, et l'autonomie du motif même, porteur d'un sens générique, qui est ensuite développé à partir du contexte dans lequel il est inséré. Tout cela c'est quelque chose qui m'est apparu comme une clé extrêmement utile, pour travailler sur la céramique italiote, plus que sur la céramique attique. […] Mais il y a aussi tout un tas d'autres traditions d'atelier, et qui créent la transmission, qui rendent cela plus solide. Plus complet. » 1.1.4
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« Je suis céramologue et je tiens à Beazley. Pour moi ces questions [stylistiques] sont fondamentales. Je pense que l’on écrirait des choses beaucoup plus justes si l’on faisait attention à la transmission d’ateliers. Ce sont des choses, qui je crois, sont fondamentales, parce que le processus créatif et la personnalité de l’artisan, son statut, me semblent très importants pour comprendre les images. Ce ne sont pas des choses dissociées. » 3.1.5
Luca Cerchiai
« Bisogna definire che cosa sia lo stile. Se in questa nozione rientra la capacità di composizione dell’immagine, è chiaro che esso può influenzare l’iconografia: basti ritornare ancora una volta all’Idria Vivenzio, con la sua costruzione fondata sulla simmetria dei gruppi intorno alla figura centrale di Priamo, per capire come la strategia dell’artigiano investa profondamente il livello del significato. Se invece il discorso dello stile riguarda l’analisi della resa di stilemi come l’occhio o i panneggi, allora è chiaro che questo livello non si riflette sul significato dell’immagine. » 3.1.5
Afin de différencier des ateliers d'une même région Marie-Christine Villanueva Puig nous rappelle l'importance des analyses d'argile ou de l'identification de fours dans les fouilles. D'après Martine Denoyelle, les distinctions entre ateliers peuvent être assez importantes pour identifier le lieu de production et même apporter des informations sur l'interprétation de l'image, sur des iconographiques locales.
Martine Denoyelle April 2010
« Il existait toute une série d'articles de K. Schauenburg, qui a défriché et ravagé même […] le terrain iconographique italiote […], en prenant thème par thème, comme Eros, Pan, etc., ou bien de manière transversale : le thème en attique et sa continuation en Italie méridionale, ou bien uniquement en Italie méridionale, sans se soucier une seconde des distinctions entre ateliers, entre régions, cultures régionales, etc. Et […] revenaient très souvent des commentaires du type que les artisans italiotes n'ont pas compris ce qu'ils étaient en train de dessiner. On était dans cette tradition-là avant les travaux de Moret. […] Il y a encore ensuite eu d'autres approches qui se sont développées, mais concurremment avec le travail que j'ai fait après sur les ateliers. C'est l'approche de Marina Mazzei, Claude Pouzadoux, Angela Pontrandolfo ou Eliana Mugione, c'est-à-dire l'approche qui contextualise régionalement les représentations du mythe, qui me semble très intéressante. C'est quelque chose que je regarde comme une approche, mais qui est complémentaire et qui éclaircit d'autres pans de la multi-fonctionnalité des représentations dans ces régions. » 1.1.4
Question : « Tu n’as jamais recueilli une information dans ces lectures [historiographiques] ? »
« Des informations sur la provenance, oui. Ce qui peut être intéressant pour son lieu de production, pour l'atelier, etc. Des informations sur l'interprétation de l'image, moins. » 2.3.2
Question : « Quels critères privilégiez-vous pour le constituer (géographique, chronologique, support…) ? »
« Les plus proches possibles dans leur appartenance productive : par rapport à l'atelier, par exemple. Si on le connaît. Cela dépend de ce que tu veux démontrer. Si tu veux identifier un thème culturellement important à Métaponte, et la façon dont il est traité, tu vas mettre en série des images des ateliers de Métaponte. Si par contre tu veux montrer qu'en Grande-Grèce, tel thème est traité différemment d'Athènes, tu vas prendre des images de la Grande-Grèce. Mais là cela va être plus difficile parce qu'on a des régions très différentes. Et tu vas montrer dans chaque région comment le thème est traité. Cela dépend étroitement de l'objectif de la démonstration. Tu peux faire des mises en série aussi bien pour montrer des différences que pour montrer des ressemblances. » 2.4.2
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
Question : « Faut-il montrer que les vases sont grecs ? »
« Oui, mais plus précisément produits par des ateliers locaux. Je veux bien mais j’attends les fours quand même ou les analyses d’argile. » (4.1)
Les chercheurs s'accordent pour identifier le premier contexte d'une oeuvre à son lieu et cadre de production. Les artisans, leur éducation et formation ainsi que leur environnement culturel sont des éléments primordiaux pour la compréhension d'un vase et des images qu'il porte. Luca Giuliani donne ainsi l'exemple remarquable du quartier de la Céramique à Athènes dont l'émulation des multiples ateliers amène, selon Gilles Sauron, à une virtuosité largement supérieure à des contextes d'ateliers hors Athènes.
François Lissarrague November 2002
« On pourrait dire contexte aussi pour parler des vases, en désignant ainsi la culture athénienne en général, mais aussi, plus précisément, les ateliers de peintres. Les manières de produire une image, sont conditionnées en partie par ce qu'est la culture, mais à l'intérieur de ça aussi par ce que sont les individus qui les produisent. » 3.2.2
« Il y a des problèmes d'appréciation de la qualité du travail. »
Question : « Cela permet-il de repérer des contextes, [par exemple] des ateliers, des choses comme ça ? »
« Un sculpteur d'Athènes en général a beaucoup plus de maîtrise, de virtuosité que d'autres. »
Question : « Oui mais enfin la virtuosité n'est pas forcément un critère pour apprécier une œuvre. »
« Si quand même, parce qu’il y a derrière une pratique très longue des sculpteurs. » 1.2.4
Luca Giuliani December 2010
« Spesso si dice che il vaso ha un solo contesto. Naturalmente non è vero. Il vaso ha innumerevoli contesti. Il primo contesto è la bottega in cui è stato manufatto ; quindi il primo contesto di un vaso attico è nel Ceramico. » 3.3.2