John Davidson Beazley (1885 – 1970) est un archéologue et historien de l’art britannique spécialiste de la céramique antique. Au cours de quarante années d’études, Beazley adapte la méthode comparative de Giovanni Morelli (1816 - 1891) à la céramique grecque figurée, pour élaborer l’attributionnisme ou le connoisseurship. En tant qu’expertise, cette étude des vases antiques a été amplement mise au service du marché de l’art. L’ hypothèse de départ est que les vases grecs sont réalisés par un grand nombre d’artistes et d’ateliers, qui possèdent leurs propres empreintes stylistiques. Ces critères formels, se manifestent dans des détails du corps humain tel que les doigts ou les oreilles. Cette comparaison systématique a permis de rassembler sous un nom de convention plusieurs œuvres. Cette méthode est encore utilisée comme en témoignent les chercheurs interrogés. Grâce à ses différentes interviews, nous verrons leurs points de vue variés sur celle-ci.
Classsical art research centre © Sir John Beazley étudiant lekythoi, Beazley Archive
Classsical art research centre © Vase athénien à figures rouges ; début du Ve siècle av. J.-C., attribué au Peintre de Berlin par Beazley.
Classsical art research centre © dessins de Beazley des figures sur le du Peintre de Berlin
À travers les interviews de Martine Denoyelle et François Lissarrague, nous pouvons voir que la méthode de J.D. Beazley est une référence pour les historiens de l’art attirés par la question de l’attribution. « [l’image] unique ne mène nulle part », nous dit François Lissarrague. Regarder, comparer, c’est la clé.
Martine Denoyelle April 2010
« J'ai fonctionné sur un modèle beazleyien, donc de classification et d'attribution. Je travaillais d'abord sur la céramique attique. C'était Beazley la grande référence et la voie à suivre. » 1.1.4
François Lissarrague November 2002
« J'ai souvent dit que d'une image unique, on ne pouvait rien dire. C’est excessif. Mais si l’on raisonne, comme on disait tout à l'heure, sur la comparaison, les permutations, les substitutions, les équivalences, l'image unique reste isolée, elle ne mène nulle part. Et très souvent, il me semble qu'on a écrit plus de choses douteuses à propos d'images uniques que sur des séries récurrentes. Je me méfie donc de ça. Dans la logique des séries, il y a des exceptions, et les exceptions sont intéressantes [...]; il faut évidemment aller les regarder. J'aimerais bien faire une année un séminaire sur "unexplained subject" dans Beazley. Il y a plein de vases qu’il accompagne de ce commentaire. Il faudrait d'abord les collectionner, puis les regarder et essayer de comprendre pourquoi il dit qu'il n'arrive pas à les expliquer. Ce ne sont que des images uniques. Et une partie de la réponse, c'est précisément ça, c'est qu'il n'y a rien à quoi la raccrocher. Donc qu'est-ce qu'on peut produire comme commentaire? » 2.4.3
« Je suis convaincu que Beazley est utile, pour le dire vite. Les questions de style m'intéressent, mais en même temps, elles ne sont pas ma priorité. Quand Beazley décrit un vase, il le décrit d'un point de vue stylistique pour faire apparaître ce qui est pertinent dans ce qu'il est en train d'essayer de construire. Donc il faut le regarder. Ça m'intéresse, parce que c'est un type de classement dont je crois qu'il est utile et pertinent.» 3.1.5
John Boardman April 2002
« With Athenian pottery it’s easy because you’ve got Beazley as a guide, and you use his indexes and you work yourself, you collect comparable material, you line it all up, you look at it and you say, “this is like, or this is not like,” and you do it this way. » 1.1.2
Donna Kurtz August 2003
« Question What is your experience of cataloguing images? I have a quarter of a million photographs from Beazley. Yes, I had to put them in order. Yes, I did that, in a traditional manner. » 2.1.4
Cette comparaison qui permet une attribution est essentielle pour comprendre l’évolution artistique d’un groupe ou d’un artiste selon Beazley. C’est ce que nous l’explique Martine Denoyelle et plus particulièrement Marie-Christine Villanueva Puig.
Martine Denoyelle April 2010
« J'avais besoin de comprendre comment cela se développait. C'est un choix personnel. J'avais besoin de comprendre comment cela évoluait en tant que production artistique. » 1.1.4
Marie-Christine Villanueva Puig January 2011
« Je suis céramologue et je tiens à Beazley. Pour moi ces questions sont fondamentales. Je pense que l’on écrirait des choses beaucoup plus justes si l’on faisait attention à tout ce qui est transmission d’ateliers. Ce sont des choses que je crois fondamentales parce que le processus créatif et la personnalité de l’artisan, son statut, me semblent très importants pour comprendre les images. Ce ne sont pas des choses dissociées. » 3.1.5
La pratique du dessin en histoire de l’art n’est pas indispensable selon les chercheurs interviewés. Pourtant, certains insistent sur cette approche qui permet de mieux comprendre les éléments stylistiques qui créent un artiste. Nous pouvons citer la phrase que Beazley disait lui-même à ses étudiants :
« Si vous voulez apprendre à distinguer un style d’un autre, mon conseil tiendra en un mot : dessinez […] Dessinez les détails séparément, et n’essayez pas de les ajuster à votre esquisse générale. Une autre fois, faites un dessin plus ou moins fini d’une image de vase : vous découvrirez qu’il vous faudra prêter attention à quantité de détails que vous négligeriez si vous n’aviez pas décidé de tout dessiner, et il vous faudra sans cesse vous décider sur de petites questions qui ne se présenteraient pas d’elles-mêmes : qu’y a-t-il d’authentique dans cette ligne ? Y a-t-il trace de quoi que ce soit d’ancien entre ce point et cet autre ? Cette marque est-elle originale ou un ajout dû au hasard ? Ne dites pas que vous ne pouvez pas dessiner. Si vous ne pouvez pas, vous allez apprendre […]. Dessinez : la main se souvient aussi bien que l’œil » (cité par Donna C. Kurtz, « The Training of Archaeologists », dans Greek Vases, Lectures by J. D. Beazley, Oxford, 1989, p. 101-102 ici p. 65 et traduit par François Lissarrague, « Métamorphoses d’une expertise : de Sir John Beazley au Beazley Archive d’Oxford », Perspective [En ligne], 2 | 2007, mis en ligne le 31 mars 2018, consulté le 15 avril 2022 , URL : https://journals.openedition.org/perspective/3816#ftn7 )
John Boardman December 2002
« I remember Beazley saying that every Art Historian has to be able to draw. » 1.2.4
« Au début, je dessinais moi-même pour les vases grecs, mais comme François (Lissarrague) le faisait beaucoup mieux que moi, je lui ai laissé tout ça. C’est lui qui le fait pour tout le monde d’ailleurs. Je ne dessine plus, mais je pourrais, je sais faire.
Question : Quand tu le faisais, ça apportait quelque chose dans ta compréhension de l’image ?
Oui bien sûr. C’est la même chose que de recopier un texte à la main plutôt que de le photocopier, un texte de grec, n’importe quoi. Reproduire une image, même avec un calque, ça permet de saisir la composition. C’est tout à fait autre chose, c’est un autre rapport. Mais ce n’est pas spécifique à l’image, pour les textes, c’est pareil, tout document. Mais cette technque n’est pas destiné qu’aux images. Elle peut être utilisée pour n’importe quel document, comme le texte par exemple. On se l’approprie et on commence à le lire.
Question : Ça permet de comprendre la composition de l’image… et quoi d’autre ?
De faire attention à des détails qui échappent complètement, parce qu’on peut avoir un regard vague. Ça oblige à regarder d’une autre façon.
Question: Et qu’est-ce que ça veut dire vraiment pour toi les méthodes de lecture de l’image?
Par exemple les cours de François (Lissarrague). Les premières séances des cours de François, puisque j’ai assisté à ses séminaires. Il apprend à ses étudiants comment lire les images. Il commence par le Beazley, le corpus vasorum, même le Daremberg et Saglio. Il prend des images et puis il montre comment il fait.» 2.1
Nous avons vu que la méthode de Beazley est une méthode qui s’appuie sur le détail, la comparaison (qui peut être plus facile à comprendre grâce à la pratique du dessin), et qui permet de suivre une évolution artistique ou d’identifier un artiste. Toutefois, cette méthode a ses limites comme nous l’explique Martine Denoyelle, avec le cas de la céramique attique et l’évolution de la technologie, ou Luca Giuliani, qui est d’avis que la méthode est trop limitée.
Martine Denoyelle April 2010
« Je pense que le système d'attributionnisme et de connoisseurship tel qu'il a été pratiqué par Beazley et Trendall est quasiment en passe de disparaître, avec les nouvelles technologies. » 2.1.3
Luca Giuliani December 2010
« Per esempio trovo che il lavoro che ha fatto Beazley di attribuire è un lavoro fondamentale, che però ha eliminato una serie di questioni che bisogna discutere di nuovo. » 3. 4. 2