Dans son sens le plus strict « l’attribution » est l’action de « considérer quelqu’un comme l’auteur ou le responsable de quelque chose » (CNRTL). En histoire de l’art, l’attribution est une notion extrêmement importante surtout pour les spécialistes des périodes anciennes. En effet, attribuer une œuvre anonyme à un artiste ou un atelier est une opération typique des historiens de l’art. L’attribution permet entre autre de mieux comprendre une image bien qu’elle possède également des limites. John Beazley (1885-1970) qui a travaillé sur la céramique grecque antique est un des grands noms de l’attributionnisme et a joué un rôle majeur dans la formation de nombreux chercheurs. Ainsi, si certains valorisent sa méthode et expliquent les moyens de l’appliquer, d’autres préfèrent en poser les limites.
Lorsque l’on évoque la question de l’attribution, parmi les spécialistes de l’Antiquité, le premier nom cité est bien souvent celui de John Beazley. Historien de l’art et archéologue britannique, il est notamment célèbre pour la méthode qu’il a développé et formalisé en 1922 dans son article « Citharoedus » publié dans le Journal of Hellenic Studies. Cette dernière a pour but d’attribuer une œuvre grâce à l’étude comparée de divers détails afin d’en identifier un style. Spécialiste de la céramique grecque antique, John Beazley s’intéresse à la forme et à la taille des céramiques avant de s’attarder sur leurs motifs. Bien que sa méthode connaisse des limites, il est aujourd’hui encore une référence pour la majorité des chercheurs, certains l’ayant longtemps utilisé comme modèle.
Martine Denoyelle April 2010
« En ce qui concerne la prise de conscience et les modèles théoriques, elle est extrêmement tardive, parce que ensuite j'ai fonctionné sur un modèle beazleyien, donc de classification et d'attribution. Je travaillais d'abord sur la céramique attique. C'était Beazley la grande référence et la voie à suivre. […] Toutes ces années, je me suis formée sur la collection du Louvre dans une démarche de type beazleyen. Il traite l'iconographie, non pas à la légère - c'est un très grand connaisseur de l'iconographie - mais sans aucun commentaire, et comme un élément plus ou moins objectif, et à retravailler par la suite si on veut. Mais cela ne l'intéresse pas de s'appesantir dessus. Il fait passer en premier la classification stylistique. Là il n'y a pas plus de commentaire, mais il y a un travail de précision. […] Cela a un rôle implicite de toute façon. Mais quand on analyse stylistiquement l’œuvre d'un peintre, d'une cité ou d'une région, cela joue un rôle: il y a des iconographies spécifiques, et des traitement spécifiques de l'image, non, de la scène, de la part de certains peintres. Donc de toutes façons c'est une chose qui est implicite. » 1.1.4
Luca Giuliani December 2010
« Per esempio trovo che il lavoro che ha fatto Beazley di attribuire è un lavoro fondamentale, che però ha eliminato una serie di questioni che bisogna discutere di nuovo. » 3.4.2
François Lissarrague November 2002
« Je suis convaincu que Beazley est utile, pour le dire vite. Les questions de style m'intéressent, mais en même temps ne sont pas ma priorité. Je suis dans une contradiction, là. Mais par exemple, quand je disais tout à l'heure "il y a des manières de décrire", quand Beazley décrit un vase, il le décrit d'un point de vue stylistique pour faire apparaître ce qui est pertinent dans ce qu'il est en train d'essayer de construire. » 3.1.5
John Beazley relevait les motifs d’un vase à l’aide de papier calque puis les redessinait afin de mieux comprendre le style utilisé par le peintre. Dessiner permet de mettre en relief certains détails particulier visant à distinguer une manière spécifique de l’artiste. A cet égard, John Beazley n’est pas le seul à utiliser le dessin comme support pour attribuer. En effet, le critique d’art italien Giovanni Morelli (1816-1891), qui a précédé Beazley dans cette approche, utilisait le dessin afin de comparer les détails particuliers à chaque artiste. Aujourd’hui encore, bien qu’il existe d’autres méthodes (la photographie par exemple), les chercheurs se servent du dessin pour leurs attributions.
Martine Denoyelle April 2010
« Certaines reproductions [anciennes] sont extrêmement fidèles et peuvent être utilisées : on peut faire des attributions. Cela dépend de la qualité des recueils gravés, mais certains sont extrêmement bien dessinés. Les dessins d'Ingres par exemple : des vases grecs sont d'une qualité et d'une fidélité incroyable. » 2.1.2
John Boardman June 2002
« No. But he [J.D. Beazley] said, don’t say you can’t draw, everybody can draw, it’s just a matter of practice, even if you start with tracing paper. And of course then his drawings are the basis of his principles of attribution. » 1.2.2
Paolo Moreno March 2010
« L'immagine di qualunque genere mi costringe a uno sforzo di penetrazione, di comprensione, [per] ripercorrere la via dell'artista, e in questo avere praticato, anche in maniera del tutto dilettantesca, il disegno è prezioso. Perché la cosa che avevo capito, disegnando […] è che l'artista, e quindi anche il più modesto disegnatore, chiunque cerca di esprimersi graficamente, deve escogitare un metodo di volta in volta. Cioè il metodo nasce dal tipo di ombra, dal dettaglio, dai contorni che deve disegnare, di fare in un certo modo che poi non serve magari in un'altra composizione. E quindi scoprire questa necessità per cui un artista ha fatto così un dettaglio, e in questo io mi sento un po', non è un gioco di parole, ma morelliano, secondo il Morelli che era uno storico dell'arte italiano di fine '800 » 1.1.3
Afin d’attribuer une œuvre à un artiste – ou un atelier – il est primordial de savoir regarder les œuvres de près. Les chercheurs accordent une place importante au regard puisque c’est en regardant attentivement qu’il est possible de comprendre un élément ou de réaliser qu’un détail d’une œuvre ressemble à un détail d’une autre œuvre. Travailler ses yeux et sa manière de voir est donc indispensable pour attribuer.
Paolo Moreno March 2010
« Però un ingrandimento che […] sia […] ragionevole è opportuno e serve molto per la qualifica, per l'attribuzione : quel modo di fare il ricciolo per quel sistema che dicevamo morelliano che è sempre valido per identificare una mano. » 2.3.2
John Boardman June 2002
« The other thing that comes to mind – I’m not a pupil of Beazley, because I wasn’t at Oxford – but when I came here he was still giving the occasional lecture before he retired and the only lecture I can remember going to was entirely devoted to one vase, by the Brygos Painter, and he simply dissected the vase, like an anatomist. Every line, every figure, every part, he went over every single little bit of it. A whole lecture on it. And without a great deal of comparative material about attribution and everything like that, just looking at very closely – why is that figure got that hand going like this? – one realized, this is the way. You learn the subject by looking at it. And you look and you look and you look and eventually it forms in your mind what it really means. » 2.1.2
Si travailler son regard est nécessaire pour savoir attribuer, la comparaison est aussi intrinsèque à l’attributionnisme. En effet, attribuer une œuvre n’est possible qu’en comparant un élément d’une œuvre avec un élément semblable sur une autre œuvre. Ainsi, plus les chercheurs ont une documentation visuelle importante, plus il leur est aisé de réaliser ce travail de comparaison dans un premier temps puis d’attribution dans un second temps.
Paolo Moreno March 2010
« I particolari richiedono […] il paragone perché essendo il particolare quell'ultima attribuzione bisogna avvicinare il particolare di figure diverse, anche di ambienti diversi per avere un soggetto […] » 2.3.2
« Quindi le immagini e il corpus stesso di per sé è un indispensabile, prezioso, molte volte risolutivo supporto, anche perché il corpus può essere fatto a diversi livelli da autori che anche si impegnano fino al livello stilistico, cioè non solo dando la descrizione, l'interpretazione, le notizie d'archivio, eccetera, ma anche dando una loro idea sulla cronologia, sull'attribuzione, quindi si può trovare già lì una soluzione che è facilitata nel caso dell'autore del corpus dal fatto che ha in mano un'ampia statistica [ …] » 3.2.1
Martine Denoyelle April 2010
« [Dietrich von Bothmer, (1918-2009)] était un grand représentant de la tradition beazleyienne mais qui ne fonctionnait pas du tout comme je pense que je fonctionne. Chez lui le regard était quelque chose d'extrêmement rationnel, déterminé, organisé. C'est-à-dire qu'il avait besoin d'une énorme documentation visuelle. […] C'est quelqu'un qui avait besoin d'un environnement visuel énorme, et d'énormément de références pour arriver à exercer son attriburion et sa classification. » 1.1.4
L’attributionnisme est un système qui s’est développé depuis le XIXe siècle et qui est encore aujourd’hui largement sollicité. S’il a fait ses preuves à de nombreuses reprises, force est de constater qu’il a des limites et ne peut être la réponse à toutes les questions que pose un objet. Cependant, sa contribution à l’étude iconographique n’est pas à négliger comme l’indiquent Luca Cerchiai et John Boardman.
Luca Cerchiai
« Se facciamo il caso delle tombe dipinte etrusche, in che modo la matrice greco-orientale dei pittori può servire nello studio del significato delle immagini? La grave carenza di un corpus di immagini comparabili prodotte nel mondo della Grecia ionica da cui provengono i pittori, non consente di approfondire, oltre una certa misura, l’incisività e l’originalità del loro apporto nella costruzione dell’immaginario; al tempo stesso, un’analisi ristretta ai soli dati stilistici contribuisce a chiarire la matrice dei pittori e, dunque, i meccanismi di circolazione, ma non può riflettersi sull’iconografia, intesa come sistema selezionato di segni in cui, tra l’altro, è coivolta anche la committenza. » 3.1.5
John Boardman June 2002
Question: « Quelle place accordez-vous aux aspects stylistiques ? – Do you take stylistic criteria into account ? »
« Oh yes, I think it is very important […]. When you are looking at an image, what you are looking at, is something that is created by an artist, and it is the artist who is the important person, not the image. And time and again I’ve found it’s important that you understand the image by understanding who the artist is, and if it’s a vase, what else does he do? When he shows his mind, it’s not through the vase you’re looking at, but through the other twenty or thirty vases that he made as well. Look at all of them, and they may give the answer to what is here. Not a direct answer, not because it’s the same scene, but because he has a way of looking at things, or a way of expressing things, or a way of creating a narrative, which you can see from his other pictures, and will help explain that one. And the exploration of iconography through the artist is as important as exploring it through the image. […] There was a case of this, recently, on Pandora. There was a very funny South Italian vase, with a sort of Pandora image on it, which people argued about- is she coming out of pot, whatever it might be. It’s all very odd. But he’s an artist, he’s known. You look at his other vases, and you see he’s doing just as crazy things, that don’t make any sense at all. So you don’t worry too much. […]you only learn by looking at the whole, as far as it’s known, not by picking at one thing. And a lot of people do that: […]they take one vase and write a whole book about it, and fail to put it into context of all the other scenes, all the other vases being made at the same time, and in particularly all of the other things being made by the same artist. And you can argue almost anything from a particular detail on a particular vase but you’ve got to put it into the context of the rest of the world at that time. So yes, one’s got to get back into that. » 3.1.5.
Martine Denoyelle April 2010
« J'avais aussi avec Judith Petit exprimé mon désir de mieux connaître les vases, et donc elle m'avait fait faire des recherches à travers les CVA (Corpus Vasorum Antiquorum). J'étais dans son bureau pendant des heures ; elle était dans le musée. Elle m'avait mis en main tous les CVA qu'elle avait, et je faisais des recherches. Ce sont des recherches pour lesquelles je n'ai absolument rien trouvé parce qu'il s'agissait de trouver des parallèles pour des vases auxquels elle s'intéressait, pour des propositions d'acquisition. Elle m'avait montré un vase apulien, un cratère à colonnettes, et avait dit: « voilà, il faut trouver des parallèles », et là je me rappelle l'enfer que c'était d'écumer les CVA sans avoir aucune autre référence. Même The Red figured Vase of Apulia de Trendall, qui venait à peine de sortir à l'époque, je ne sais pas si elle l'avait. Il y avait surtout des Corpus Vasorum, dedans je croyais voir des cratères à colonnettes qui ressemblaient à ça. Et avec désespoir je me rendais compte qu'ils se ressemblaient tous. Il n'y a avait absolument aucun critère distinctif. Et même encore maintenant je pense à peu près la même chose. Avec le matériel de la deuxième moitié du IVe siècle, il est très difficile de faire des attributions. Les iconographies sont toujours plus ou moins les mêmes : des indigènes avec des scènes de libation. Donc j'étais absolument désespérée. Je me trouvais nulle. Et je n'avais pas répondu à sa demande. Je lui avais proposé quelques comparaisons et elle avait dit : « oui mais ce n'est pas tout à fait ça » ! » 1.1.2
L’attributionnisme tel que l’a conçu John Beazley a longtemps été pratiqué. Martine Denoyelle, qui a pourtant utilisé la méthode beazleyienne, pose la question de son avenir et peut-être de sa disparition.
Martine Denoyelle April 2010
« C'est un système. Je pense que le système d'attributionnisme et de connoisseurship tel qu'il a été pratiqué par Beazley et Trendall est quasiment en passe de disparaître, avec les nouvelles technologies. Parce que curieusement on peut voyager beaucoup plus facilement qu'avant. Pour eux se déplacer en Basilicate ce n'était pas facile. Maintenant tu dois pouvoir faire cela beaucoup plus vite. » 2.1.3