Le texte c'est en premier lieu celui que les chercheurs rédigent pour leurs publications. Mais ce sont aussi les sources textuelles auxquelles ils sont confrontés. La question de l'équilibre entre le pouvoir des images et le texte, plus austère, se pose alors. Certains soulignent d'ailleurs que ceux-ci sont souvent plus accessibles que les images. Ils sont parfois plus aisés à mobiliser car on ne peut pas nier ce qui est écrit quand on peut mettre en doute ce qui est représenté dans une image.
C'est surtout dans son rapport à l'image que le texte intéresse les chercheurs en iconographie. Certains soulignent la nécessité dans ce cas de procéder à une double analyse, à la fois de l'image et du texte qui doit être replacé et interprété avec les critères de son époque. Cependant, beaucoup d’auteurs insistent sur la nécessité de ne pas tomber dans le piège d'un rapprochement systématique entre texte et image qui impliquerait une subordination de l'image-illustration au texte. D'autant que parfois, certaines images ne sont rattachables à aucun texte. On note d'ailleurs que l'inverse existe aussi, certaines images n'existent plus matériellement et ne sont connues que par des textes.
Enfin, on retrouve fréquemment, dans les discours des différents intervenants, l'idée que le texte et l'image sont à considérer en parallèle. L'étude iconographique d'un document peut être comparée au déchiffrage d'un texte et on observe alors que ces deux types de medium ne sont pas si différents dans leur fonctionnement.
Certains des spécialistes interrogés comme Martine Denoyelle ou Renaud Robert ont suivi une formation plutôt littéraire, leur intérêt s'est alors déplacé des textes vers les œuvres pour appréhender une civilisation. Renaud Robert mentionne son intérêt pour la dimension représentative des textes.
“Pour s’interroger sur les textes anciens, il fallait avoir un regard d’archéologue, un regard historique. Ce qui m’intéressait dans les textes anciens que j’avais à commenter, ce n’était pas tant ce qu’ils représentaient pour nous, en tant que textes ou objets, mais selon quels principes ils avaient été créés, à l’époque où ils l’avaient été. Je me suis formé en lettres. C’est à partir du moment où j’ai basculé du côté historique que je suis revenu assez naturellement aux images et à l’histoire de l’art.”1.1.3
Les intervenants affirment généralement préférer procéder par une mise en série des images, sans faire intervenir les textes. Pascale Linant de Bellefonds affirme que si sa première réaction face à une image est de tenter de la rapprocher d'un texte, il faut procéder de façon très prudente. De plus, Martine Denoyelle mentionne que certaines images, les images uniques, ne sont pas rattachables à d'autres. En somme, le rapprochement entre texte et image ne doit jamais être immédiat.
Pascale Linant de Bellefonds
« Mon réflexe a toujours été face à une image antique d'essayer de la relier à un texte. Même si l'image a son autonomie et si parfois on ne peut absolument pas l'expliquer par un texte. Oui, je considère que le lien avec le texte est extrêmement important. » 1.2
« Oui, il ne faut pas être trop systématique dans cette confrontation entre image/ texte et texte/image. L'image n'est pas forcement l'illustration d'un texte. Il faut être extrêmement prudent. Ce sont deux formes de langage qui ont leur vie propre. Ces rapprochements ne doivent pas être opérés de façon systématique. »2.1.6
Martine Denoyelle
« Il est bien entendu possible de placer une image unique dans un rapport au texte. C'est ce qui a été fait pendant longtemps. Dans de nombreuses interprétations iconographiques. Lorsque l'on reconnaît Ulysse on peut faire le lien avec l'Odyssée et superposer les deux. C'est ce qui a été fait dans beaucoup d'écoles interprétatives du XIXe siècle. On recherchait dans le texte ce qui pouvait expliquer l'image unique, avec tous les dangers que cela représente. Il arrive que cela fonctionne, mais c'est très rare.»2.4.1
Martine Denoyelle
« La forme du cratère de la Furie noire est tout à fait, particulière. […] Je n'ai pas trouvé d'autres moyens pour l'analyser que de le rapprocher du texte des Euménides d'Eschyle. Et j'ai présenté cette conférence en prenant les passages du texte d'Eschyle. Et alors j'ai procédé à une petite manipulation. J'ai étudié Apollon, Oreste, la Pythie, Artémis, pour essayer de montrer que tout était placé de manière à être en correspondance avec les passages du texte d'Eschyle. Ce que je crois. En effet on peut mettre parallèle la légende qui affirme qu'à la première représentation des Euménides, où le choeur des Euménides était composé de cinquante personnes avec le visage noir, des femmes enceintes avaient avorté et des gens s'étaient enfuis. […] Le peintre semble avoir suivi de très près l'impression de terreur et de désordre qui doit être donnée dans le début des Euménides, une pièce qui va du désordre à l'ordre. C’était la première fois de ma vie que je faisais cela. Pour cette circonstance, j'ai pris le texte d'Eschyle, j'en fait un Powerpoint. Seule Artémis ne s’intègre pas car elle ne fait pas partie de la pièce d'Eschyle. On se trouve alors confronté à ce problème traditionnel entre le texte et l'image: cela ne fonctionne pas toujours jusqu'au bout. Il y a toujours une différence. » 2.4.3
Plusieurs chercheurs dont Martine Denoyelle et John Boardman insistent sur l'idée que pour interpréter un texte, il est nécessaire de savoir pourquoi il a été écrit. En effet, un texte est à considérer dans un contexte. Une difficulté qui s'avère augmentée d'après Renaud Robert chez les historiens de l'antiquité. François Lissarague souligne alors la nécessité de lire les textes dans la langue d'origine.
John Boardman
“A text has to be interpreted [...]. You’ve got to get behind the artist, if possible, you’ve got to get to the artist, in other words, whether it’s writing or drawing. You’ve got to understand what his motive, intentions, experience, and ability were. So in a text you’ve got to understand why he is writing this at all. What’s the purpose? Or that may colour what he does.” 3.1.1
« Ce qui est catastrophique, c'est une conception aléatoire de la documentation littéraire, c'est-à-dire piocher des références de façon hasardeuse. Je crois qu'il faut mettre en rapport deux mondes qui sont connus de manière fragmentaire, d'une part l'iconographie, et d’autre part les textes, qui sont deux puzzles. Donc si on veut les rapprocher voire les superposer, il faut, dans les deux cas, situer exactement ce qu'on utilise, les situer dans les contextes, sinon on ne peut pas. C'est donc un double travail préalable qu'il faut faire avant de faire le rapprochement. Ce n'est pas du tout un travail immédiat. »3.1.6
« Je me souviens de conversations avec des collègues, des amis qui travaillaient en littérature médiévale. On avait tous, à cette époque-là, une sorte de rejet de la manière dont étaient abordés les textes anciens ou médiévaux. C’est ce que j’appelle le regard de littéraire du XXe siècle, qui considère le texte comme un texte du XXe siècle parmi d’autres et qui est vu et mesuré à l’aune de la poétique contemporaine. Je sais que l’on se posait cette question, aujourd’hui banale. Il faut repartir, pour apprécier ces textes, des critères avec lesquels ils ont été fabriqués, si tant est que l’on puisse les retrouver et les reconstituer. C’est l’archéologie du regard, voire Gilles Sauron. C’était vraiment cela notre préoccupation et ce n’était pas vrai que pour les antiquisants. J’étais très déçu de la façon dont les textes étaient abordés par les littéraires, qui consistait à dire que finalement cela n’avait aucun intérêt, que c’était superficiel, rhétorique. A quoi cela sert-il de travailler sur des textes pour en dire qu’ils n’ont aucun intérêt.” 1.1.3
« C’est vrai que l’historien de l’antiquité va avoir des choses qu’il doit médiatiser, parce qu’il aura des textes qui ne seront pas des textes, qui sont des textes de poésie, des images etc. Chaque fois, il aura le même problème de savoir comment démonter ou construire ou comprendre comment est construit le discours que tient le texte ou l’image... » 3.2.3
François Lissarrague
« Il faut connaître au moins deux langues, et même trois peut-être. Il faut savoir lire les textes historiques, les textes littéraires quand on travaille sur les images. » 3.2.3
Parmi les auteurs interrogés, plusieurs évoquent les liens à faire dans l'appréhension d'un texte et celle d'une image. On trouve cette idée chez John Boardman, Paul Cartledge, Luca Cerchiai et Gilles Sauron qui estiment que ces deux types de documents ont la même valeur, voire que l'image peut être plus intéressante en tant qu' « original ».
Ce passage du texte à l'image est fondamental en histoire de l'art. En effet Mary Beard souligne que cette discipline est basée sur ce passage de l'image au texte. Elle ajoute que les textes peuvent parfois représenter ce que les images ne représentent pas. Elle rappelle que les anciens apréciaient avec des critères assez semblables les productions artistiques et les productions textuelles. Renaud Robert suggère d'ailleurs qu'il serait plus intéressant de travailler par rapport à des bornes chronologiques plutôt qu''en fonction de cette opposition entre texte et image.
François Lissarrague
« Pour moi, il faut qu’il y ait un sens. Les choses qui n’ont pas de sens ne m’intéressent pas. L’iconographie c’est comme apprendre à lire un texte, à déchiffrer un texte, à apprendre le grec, à apprendre les conjugaisons. Mais il faut aussi comprendre ce qui y est dit, l'intérêt de ce texte.» 3.2.4
« Je commente des images qui existent concrètement, ou qui existent dans les textes. Les unes et les autres méritent la même attention. Et d'ailleurs on peut en scrutant bien certains textes même déduire la composition, voir le traitement stylistique d'une image. C'est assez rare mais ça arrive. » 2.1.2
« L'image, intervient pratiquement au même titre qu'un texte. C'est une donnée, c'est un document de l'Antiquité. Il a en plus le privilège d'être original, connu dans sa réalité d'origine, ce qui est souvent un avantage sur certains textes. » 3.1.2
Mary Beard
“In the end, art history rests on the conversion, the transformation, the metamorphosis between image and text, in some way.” 2.4.2
Quand on pose la question du modèle de l'image, il faut chercher à appréhender les connaissances textuelles de ceux qui réalisent les œuvres d'art.
Martine Denoyelle
« Avec la céramique italiote on se retrouve dans un univers de circulation, de modèles, de choses extrêmement différentes. Très complexes. Et là se pose de manière cruciale le problème de la tragédie. C'est à dire le problème de l'analyse des scènes, qui semblent issues du théâtre tragique. Ainsi que Le problème de la connaissance textuelle que les colons grecs pouvaient avoir de tel ou tel épisode y compris de l'épopée. Mais aussi les problèmes des modèles de l'image, un problème absolument crucial, à partir du moment où on travaille sur une production de céramique qui se forme à l'époque classique, plus tard que d'autres. Une production censée prendre modèle au départ, qui est issue de la même tradition de la figure rouge attique, mais transposée dans un univers culturel, historique et politique, complètement différent. A partir de là, la question du modèle de l'image se pose de manière très forte. » 1.1.4
François Lissarague démontre que présenter un texte plutôt qu'une image c'est mettre l'auditoire à égalité avec l'intervenant: ce qu'on lit est moins contestable que ce qu'on voit. En ce qui concerne la question de la production d'un manuel d'iconographie, Gilles Sauron insiste sur la nécessité de s'intéresser à des textes qui évoquent la vision de l'art par l'époque qui le produit.
Toutefois, Paul Cartledge mentionne que le progrès de la culture de l'image tend à faire décroître l'intérêt pour le texte, les images étant considérées comme plus simples à regarder.
François Lissarrague
« [...]quand je propose des séminaires maintenant, tout le monde trouve ça intéressant ou barbant, mais personne ne proteste et je n'ai pas d'objections: les gens n'ont pas d'arguments contre ce que je raconte. Alors que quand on fait un séminaire, par exemple, sur les Bacchantes d'Euripide, tout le monde a le texte. On est, à armes égales, alors qu’en images il me semble que ce n’est pas le cas. » 3.1.3
« En tous cas, je ferais beaucoup de passages sur les textes où on voit comment les Romains ou les Grecs de l'époque impériale voyaient une oeuvre d'art. Ce qui est assez facile parce qu'on a beaucoup de descriptions. J'essaierais d'expliquer comment procèdent les auteurs d'ekphrasis, comment ça fonctionne et je donnerais des exemples. Je ferais plutôt un dialogue entre les textes et les images pour montrer comment étaient regardées ces images. » 4.4